15/11/2020 – Sauvons l’hôpital !

Après plus d’un an et demi de mobilisation des personnels de santé, et surtout des urgences, en 2018 et 2019, s’il fallait encore une preuve de l’état calamiteux de notre système de santé et de l’hôpital en particulier, cette année 2020 et ses deux épidémies de Covid aurait dû l’apportée aux plus sceptiques. Mais c’était sans compter la surdité et l’aveuglement de nos gouvernants…

C’est à la fin des années 70 que la casse de l’hôpital a commencé. Comme l’explique Fanny Vincent (autrice de La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public) dans l’entretien qu’elle a donné au sociologue Laurent Mucchieli, Comment les gouvernements dégradent l’hôpital public depuis la fin des années 1970 dont voici un extrait :

« Progressivement, à partir de la fin des années 1970, à l’hôpital (comme ailleurs dans le secteur public), le modèle de gestion devient le secteur privé. Il ne faut pas dépenser plus que ce qu’on gagne, et il faut mettre en concurrence les structures en fonction de leurs performances. Au ministère de la Santé, deux idées centrales servent de base à un programme d’action pour « moderniser » les hôpitaux, avec l’aide, notamment, de chercheurs en gestion et en économie. La première est que, pour ne pas trop dépenser, il faut réduire l’offre. C’est sur la base de ce principe par exemple, que sont supprimés, environ 160 000 lits d’hospitalisation à temps complet (lits dans lesquels les patients restent plus qu’une journée) entre 1990 et 2017, soit un tiers de ce qu’on appelle le « parc hospitalier ». Ajoutons que la baisse continue et elle n’est pas compensée par l’évolution du secteur privé, le tout alors que la population ne cesse d’augmenter et de surcroît de vieillir. C’est aussi au nom de ce principe qu’est instauré en 1971 un numerus clausus limitant le nombre d’étudiants en médecine et donc le nombre de médecins formés. Et malgré la remontée des années 2000-2007, ce nombre n’est jamais revenu à celui de 1977 (Figure 2). Et c’est encore pour cela qu’est créé l’ONDAM, l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie, en 1995, un instrument budgétaire visant à limiter l’augmentation des dépenses de santé. »

En 1981 la France comptait 7,1 lits d’hôpital public pour 1000 habitants, aujourd’hui 3,09 : soit une baisse de plus de la moitié.

Concrètement qu’est-ce que ça veut dire en temps normal ?

« L’hôpital souffre cruellement et avant tout d’un manque de moyens, et ce sous-financement chronique dégrade tant les conditions de travail des soignants que les prises en charge des patients. Les soignants sont pris dans une course au temps permanente qui les empêche de s’occuper des patients correctement, et cela génère tensions et violences de la part des usagers. » Fanny Vincent entretien avec Laurent Mucchieli, Comment les gouvernements dégradent l’hôpital public depuis la fin des années 1970

Exemple la saturation chronique des services de réanimation :

Et le Covid passa par-là…

L’hôpital, déjà au bord de la rupture (ce n’est pas pour rien que les personnels se mobilisaient depuis plus d’un an et demi), ne pouvait que craquer à la moindre épidémie un peu sévère.

« Les réformes de l’hôpital public menées depuis plusieurs décennies et le refus de considérer la légitimité des revendications des soignants a contribué à donner à la crise sanitaire actuelle le visage qu’elle a aujourd’hui : une crise « gérée » grâce à la déprogrammation massive des activités habituelles de l’hôpital faute de lits et de personnels disponibles, c’est-à-dire faute d’une gestion à flux tendus de l’hôpital ne laissant aucune marge de manœuvre. Et une crise se traduisant par des « pertes de chances » pour la santé de ces patients dont les interventions chirurgicales, les consultations, les examens, les traitements ont été déprogrammés et/ou repoussés. Ces « pertes de chance », on n’en mesure encore pas du tout les effets. » Fanny Vincent entretien avec Laurent Mucchieli, Comment les gouvernements dégradent l’hôpital public depuis la fin des années 1970

Des soignants à bout : Covid-19 : l’hôpital de Roubaix sous tension

Allo l’Élysée ? Matignon ? Ici la Terre…

Alors que le 2 novembre le Président de la République assurait que : « Nous avons formé près de 7000 infirmiers et médecins pour travailler en réanimation » et que « Nous avons les stocks de médicaments, les respirateurs, les masques, les blouses et les gants, tout le matériel nécessaire parce que nous avons appris de nos insuffisances, de nos manques durant la première vague », force est de constater que le compte n’y est pas : manque de personnel du fait des nombreux départs non remplacés de soignants fatigués de ne pas pouvoir faire leur métier correctement, manque de lits, de gants, etc. Alors 10 jours plus tard, le Premier Ministre ne trouve rien d’autre à dire que :

« Les soignants ne demandent pas d’augmenter le nombre de lits en réanimation, ne serait-ce que parce qu’ils savent bien que former un médecin réanimateur ou une infirmière spécialisée ne peut pas se faire en six mois, ils nous demandent surtout de tout mettre en œuvre pour éviter que les malades arrivent à l’hôpital. » Jean Castex, le 12 novembre 2020.

Ah bon ? Les soignants ne demandent pas de lits supplémentaires et ce serait impossible de travailler avec du personnel peu qualifié ?

Pourtant, on peut lire sur la toile pas mal d’articles qui affirment le contraire… Par exemple, Christophe Prudhomme (Médecin au SAMU 93 et porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France) d’ajouter dans son Billet d’humeur de la semaine du 27 octobre 2020 intitulé Pourquoi ? :

« Et surtout, évitons une catastrophe à l’hôpital en renforçant immédiatement les effectifs avec du personnel pour soulager les soignants des tâches simples mais chronophages qui peuvent être effectuées par d’autres sans qualification particulière. Et pour cela, il ne manque pas de chômeurs qui seraient très heureux de retrouver un emploi utile qui pourrait ensuite déboucher sur des formations diplômantes. »

Parmi d’autres, Madeleine Lhote (Médecin généraliste, ancienne interne des Hôpitaux de Paris) sur son blog du Huffington Post, un article du 6 novembre 2020 :

« Monsieur le Premier Ministre, vous n’avez pas le droit de nous abandonner à notre triste sort. Vous devez être le soignant et le garant du pays. Vous devez nous donner les moyens de soigner. Des lits. Des personnels. Des moyens financiers. Des gants, des masques, des curares. Vous n’avez pas le droit d’abdiquer ainsi. Votre rôle est de nous protéger. De nous soutenir. D’assumer vos responsabilités. »

Et le Comité de Défense du CHI de Montreuil déclare dans ses lettres, notamment celle du 8 novembre :

« L’urgence est bien, comme nous l’avons déjà souligné, des RECRUTEMENTS IMMÉDIATS pour soulager les soignant-e-s mobilisé-e-s en Réa et Soins intensifs d’un certain nombre de tâches administratives ou de logistique. (…)
La question à l’ordre du jour est d’embaucher, et de façon pérenne, des secrétaires, des agents administratifs de terrain, des brancardiers, des agents de nettoyage et de désinfection…, pour permettre aux soignants affectés aux malades COVID, d’être mobilisés à 100% sur les soins.
Par manque d’effectifs sur ces postes, le travail de soin est embolisé par des tâches qui relèvent de non-soignants… »

Et le communiqué du Collectif Inter Urgences du 13 novembre en réponse directe à Jean Castex :

« En tout cas, une chose est sûre : le gouvernement n’est absolument pas en train de réinvestir massivement dans l’hôpital. Les milliards d’euros qui sont mis en avant par le gouvernement et notamment par le ministre de la Santé, Olivier Véran, suite au « Ségur de la santé » et aux surcoûts liés à la pandémie ne doivent pas tromper. En réalité, l’augmentation de 8 milliards du budget alloué aux hôpitaux dans le nouveau plan de financement de la Sécurité sociale pour 2021 (par rapport à 2020) ne permettent pas d’intégrer l’augmentation réelle des dépenses auxquelles les hôpitaux doivent faire face, et notamment l’augmentation des « charges fixes » (salaires, prix des médicaments…) et des « besoins de santé de la population ». Dans les faits, c’est ce qu’a très bien pointé le Collectif  Inter-Hôpitaux, cela équivaut encore à des économies pour les hôpitaux, de l’ordre de 2 milliards. Et ce qui est encore plus tragique, c’est que dans les hôpitaux, les soignants disent qu’ils ne voient aucun changement par rapport au printemps et à l’année dernière, que la situation ne s’est pas améliorée et qu’ils sont absolument épuisés, alors que ladite « deuxième vague » sature certains hôpitaux. Selon eux, les personnels qui sont venus en renfort pour la « première vague », ne reviendront pas cette fois-ci, et eux-mêmes se disent au bord de la rupture, dégoûtés de la manière dont ils ont été traités. Au sein du CIU, les soignants soulignent qu’ils n’ont jamais été aussi inquiets pour l’avenir de l’hôpital public. » Fanny Vincent entretien avec Laurent Mucchieli, Comment les gouvernements dégradent l’hôpital public depuis la fin des années 1970

Et maintenant, on fait quoi ?

Quelques liens pour suivre la mobilisation :

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