2000 – Arrêtez ou je vous arrête !

Paris, mars 2000

Une rue piétonnière près de Denfert-Rochereau

Environ 18 heures

Un policier pas mélomane du tout :  » Dites aux musiciens d’arrêter de jouer tout de suite. Surtout à lui, là »,me dit il en désignant Sigorski, notre accordéoniste, donc un peu mélomane quand même, le policier.

Potemkine ( c’est moi, le béret marin avec écrit dessus marine internationale) :  » Ah non ! je ne lui dis pas, moi, ça ne se fait pas d’interrompre une chanson en plein milieu. »

Le policier pas mélomane du tout mais un peu quand même qui commence à s’énerver :  » Ecoutez, moi quand je donne un ordre, on doit m’obéir. »

Potemkine :  » Ah oui. »

Le policier pas mélomane du tout mais un peu quand même qui commence à s’énerver et à très mal gérer la situation :  » Alors vous y allez. »

Potemkine ( charmeuse) :  » C’est un ordre ? »

Le policier pas mélomane du tout mais un peu quand même qui commence à s’énerver et à très mal gérer la situation et à subodorer l’insubordination :  » oui. »

Bibi (moi, le béret, c’est pour éviter les répétitions) :  » Mais allez y vous, ce sera mieux… Non, ce n’est pas un ordre, vous pensez ! »

Le policier pas mélomane du tout mais un peu quand même qui commence à s’énerver et à très mal gérer la situation et à subodorer l’insubordination, bref appelons-le « le méchant » pour résumer, s’approche discrètement de Sigorski et lui sussure à l’oreille d’arrêter tout de suite, enfin je suppose… Là, toute la troupe obtempère. Normal, c’était un ordre. Le public ( une centaine de personnes) abasourdi, hue la police.

Maman ( celle qui joue maman avec la robe à cerises) tente d’expliquer que la police nous demande d’arrêter à la suite d’une plainte de riverains, que la police n’y est pour rien. Brouhaha, brouhaha (le public est choqué par ce coït interrompu) :

 » N’avez pas autre chose à faire. »

 » C’est honteux. »

 » Laissez les finir. »

 » On ne partira pas. »

 » C’est un scandale. »

 » Ca fait partie de la vie de Paris. » Et.

La petite ( celle qui n’est, comme son nom l’indique, pas très grande), grognon :  » C’est malin, si vous aviez attendu la fin de la chanson, il n’y aurait pas eu de problèmes. »

Gagarine (la robe en vichy rouge), ingénue :  » C’est vrai, c’est frustrant pour le public de le priver de la fin d’une chanson. »

Le méchant, rouge (de colère, pas politiquement) :  » Ecoutez, ça suffit maintenant, vous partez d’ici. »

Gagarine :  » Mais on ne chante plus là, on ne fait rien, on est comme des passants qui passent, on a le droit non ? »

Le méchant très rouge ( mais toujours pas politiquement) :  » A partir de trois personnes, c’est un attroupement et l’on peut faire disperser ou vous embarquer. Et puis, zut, j’appelle du renfort. »

Gagarine :  » Ca fait un gros attroupement là, il va falloir beaucoup de panier à salade, tiens les voilà. »

Le public, goguenard :  » Pour ça vous allez vite, c’est pas comme quand on a besoin de vous. »

Le chef des renforts, une bonne vingtaine d’hommes, trois ou quatre cars, gyrophares… :  » qu’est-ce qui se passe ici ? »

Le méchant :  » Ces personnes chantent dans la rue. »

Le chef des renforts ou le gentil (vous allez tout de suite comprendre) :  » Et alors ? moi, j’aime le théâtre, le spectacle. Y a pas de mal à ça ! »

Un autre policier, méchant et peu photogénique sans doute, donc le méchant pas photogénique, veut confisquer l’appareil photo d’une jeune femme qui, n’en croyant pas ses yeux, fixe l’évènement sur sa péllicule.

Le public exaspéré en vient presque aux mains. Grand seigneur, notre Sigorski et notre Pierrot ( celui qui a un chapeau haut de forme avec une étoile rouge dessus et qui joue de plein d’instruments) suggèrent au méchant pas photogénique d’interdire l’utilisation publique de ces clichés mais de ne pas casser l’appareil (c’est idiot). Le gentil acquiesce et propose (ou ordonne ?) d’en finir là.

Le « spectacle » doit être bon et d’une centaine de spectateurs, nous sommes passés à plus de deux cents personnes. Côté public, on râle, on peste, on s’insurge. On achète nos C.D, on met des sous dans notre caisse, on s’informe de nos prochains spectacles en salle. Toute les marques de soutient et de solidarité nous sont témoignées. Unanimement les pratiques policières sont condamnées. Et pourtant, ce genre d’anecdotes nous arrive de plus en plus fréquemment ainsi qu’à nos camarades des divers groupes de rues.

A l’heure des grandes déclarations sur le renouveau de la bonne santé du spectacle de rue, celui-ci, s’il n’est pas officiel et cantonné à des lieux « clos », est en voie d’être tout simplement interdit.

Compagnie Jolie Môme.

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