08/03/2020 – Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme ? – RDA vs RFA

Extrait de « Chap.5, To Each According to her Needs : on Sex (Part II) » dans Why Women have Better Sex under Socialism and Other Arguments for Economic Independence de Kristen R. Ghodsee, traduit par nos soins.

Le choc entre la sexualité gratuite et l’idée capitaliste d’une sexualité marchandisée peut aussi être observée à travers des discussions et des débats autour de la réunification des deux Allemagnes – la République Démocratique d’Allemagne (RDA) et la République Fédérale d’Allemagne (RFA). Avant la 2ème Guerre Mondiale, l’Allemagne était une seule nation, mais après la défaite des nazis, les Alliés victorieux ont divisé l’Allemagne en deux. Lorsque la Guerre Froide commença, l’alliance entre Staline et les pouvoirs de l’Ouest se fractura. L’Allemagne de l’Est tomba du côté soviétique du Rideau de Fer sous la règle du parti unique du Parti Socialiste Unifié d’Allemagne (SED).

La division de l’Allemagne présente une intéressante expérimentation grandeur réelle sur les droits des femmes et leur sexualité. La population des deux pays était quasiment identique à tous égards exceptées les divergences politiques et économiques de leur système. Pendant quatre décennies, les deux Allemagnes suivirent un chemin différent, en particulier en ce qui concerne la construction de masculinités et de féminités idéales. L’Allemagne de l’Ouest adopta le capitalisme, les rôles genrés traditionnels, et le modèle bourgeois du mariage monogame : le soutien de famille / la ménagère. À l’Est, l’objectif de l’émancipation économique des femmes combiné à la pénurie de main-d’oeuvre amena à une mobilisation massive des femmes dans la population active. Comme l’historienne Dagmar Herzog le soutint dans son livre de 2007, Sex After Fascism, l’État d’Allemagne de l’Est présenta avec force l’égalité de genre et l’indépendance économique des femmes comme la particularité unique du socialisme, en essayant de démontrer sa supériorité morale sur l’Ouest capitaliste démocratique. Dès le début des années 50, des publications d’état encourageaient les hommes d’Allemagne de l’Est à participer au travail domestique, à partager le poids de la garde d’enfant plus équitablement avec leurs épouses, qui elles aussi travaillaient à plein temps.

Selon la professeur des études sur la culture Allemande Ingrid Sharp, les Est-Allemands créèrent un contexte dans lequel les femmes n’étaient plus dépendantes des hommes, leur donnant un sens de l’autonomie qui encouragea les hommes à des comportements plus généreux au lit. Si les petites amies et les épouses des Allemands de l’Ouest n’étaient pas heureuses des performances de leur partenaire mâle, elles n’avaient pas beaucoup d’options devant elles. Parce que les femmes dépendaient des hommes pour les soutenir financièrement, au mieux elles pouvaient essayer de pousser leur partenaire à être plus attentif à leurs besoins. À l’Est, les hommes désireux de relations sexuelles avec des femmes ne pouvaient pas se reposer sur l’argent pour se payer l’accès, et étaient incités à améliorer leur comportement. Sharp explique : « le divorce en RDA était relativement simple et avait peu de conséquences financières ou sociales pour chacun des partenaires. Les taux de mariage et de divorce étaient beaucoup plus hauts qu’à l’Ouest. Le SED soutint que cela reflétait le désir bénéfique de mariages basés sur l’amour ; les relations décevantes et rances pouvaient facilement être résiliées et de plus productives commencer rapidement. Le fait que les femmes provoquaient la majorité des procédures de divorce était salué comme un signe de leur émancipation. Contrairement à l’Ouest, les femmes n’étaient pas forcées par une dépendance économique à rester dans des mariages qu’elles n’appréciaient plus. »

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L’indépendance économique des femmes et le déclin concomitant des relations basées sur un échange économique alimenta les affirmations de l’Allemagne de l’Est selon lesquelles les socialistes profitaient de vies personnelles plus enviables. Mais plutôt que de simplement s’intéresser à l’amour, comme la Kollontai l’aurait fait, des chercheurs Est-Allemands se sont appliqués à démontrer que leurs compatriotes avaient des relations sexuelles plus fréquentes et plus satisfaisantes. Leurs arguments étaient que le système socialiste améliorait la vie sexuelle des gens précisément parce que le sexe n’était plus une marchandise à acheter ou vendre sur un marché ouvert. Herzog observe : « la principale préoccupation à l’Est était de montrer aux citoyens que le socialisme fournissait les meilleures conditions pour un bonheur et un amour durable. (En fait, les auteurs de l’Est soulignaient fréquemment que les relations sexuelles étaient plus basées sur l’amour et par conséquent plus honorables à l’Est qu’à l’Ouest précisément parce que sous le socialisme les femmes n’avaient pas besoin de « se vendre » par le mariage pour subvenir à leurs besoins.) »

Parce que les chercheurs Est-Allemands se concentrèrent sur la satisfaction sexuelle, et surtout sur la satisfaction sexuelle féminine, ils dirigèrent une grande variété d’études empiriques pour essayer de démontrer la supériorité du socialisme dans la chambre. Tout en gardant en tête les challenges méthodologiques discutés dans le chapitre précédent1, ces études apportent un éclairage intéressant sur le fait que les gens avait une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Par exemple, en 1984, Kurt Starke et Walter Friedrich publièrent un livre sur leurs résultats de recherche à propos de l’amour et la sexualité chez les Est-Allemands de moins de trente ans. Les auteurs montrèrent que les jeunes de RDA, mâles et femelles réunis, étaient très satisfaits de leur vie sexuelle, et que les deux tiers des jeunes femmes déclaraient qu’elles parvenaient à l’orgasme « presque toujours », avec 18 % supplémentaires pour qui c’était « souvent ». Starke et Friedrich arguaient que ces niveaux de satisfaction personnelle au lit étaient le résultat d’une vie socialiste : « un sentiment de sécurité sociale, des responsabilités éducatives et professionnelles égales, l’égalité des droits et des possibilités de participer à déterminer la vie de la société. »

Des études ultérieures corroboreront ces premiers résultats. En 1988, Kurt Starke et Ulrich Clement menèrent la première étude comparative sur les expériences sexuelles autodéclarées des étudiantes Allemandes de l’Est et de l’Ouest. Ils montrèrent que les Est-Allemandes disaient qu’elles prenaient plus de plaisir et rapportaient un taux plus élevé d’orgasmes que les Allemandes de l’Ouest. En 1990, une autre étude qui comparait les attitudes sexuelles des jeunes des deux Allemagnes montra que les préférences des hommes et des femmes de RDA étaient plus en phase qu’à l’Ouest. Par exemple, une enquête montrait que 73 % des femmes et 74 % des hommes d’Allemagne de l’Est voulaient se marier. En comparaison, à l’Ouest, 71 % des femmes désiraient se marier, contre seulement 57 % des hommes, une différence de quatorze points. Une autre enquête à propos des expériences sexuelles dévoila des niveaux beaucoup plus élevés de plaisir sensuel autodéclaré parmi les Est-Allemandes. Quand on leur demandaient si leur dernier rendez-vous les avaient satisfaites, 75 % des femmes et 74 % des hommes de RDA répondaient oui, contre 84 % des hommes et 46 % des femmes d’Allemagne de l’Ouest. Finalement, on demanda aux interrogées si elles se sentaient « heureuses » après le sexe. Parmi les Est-Allemandes 82 % étaient d’accord, alors que parmi les Ouest-Allemandes seulement 52 % répondirent qu’elles se sentaient « heureuses ». Inversement, seulement 18 % des Est-Allemandes n’étaient pas « heureuses » après le sexe, contre presque la moitié des interrogées de RFA.

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Lorsque la RFA et la RDA se réunifièrent sous la constitution Ouest-Allemande en 1990, les cultures sexuelles différentes des deux sociétés entrèrent en collision et devinrent le sujet de nombreux débats et malentendus. Ingrid Sharp étudia aussi « la réunification sexuelle de l’Allemagne » et mit en évidence que les hommes de l’Ouest fétichisèrent au premier abord l’idée de la femme de l’Est passionnée. « Les statistiques dures  » écrit Sharp (sans jeu de mots), « ont apparemment confirmé une plus grande sensibilité sexuelle des Est-Allemandes. Un sondage sur les pratiques sexuelles des femmes conduit par le Gewis-Institut, Hambourg, pour Neue Revue rapporte que 80 % des Est-Allemandes expérimentent toujours un orgasme, contre 63 % des femmes de l’Ouest… Le contexte [de cette étude] était une bataille idéologique entre l’Est et l’Ouest, la Guerre Froide se frayant un chemin sur le terrain de la sexualité, le potentiel orgasmique remplaçant la capacité nucléaire. » En effet, Sharp rapporte que la revendication par les sexologues Est-Allemands d’une plus grande jouissance des femmes liée à leur indépendance économique et à leur confiance en elles, menaçait le sentiment de supériorité des Ouest-Allemands. Les médias de l’Ouest se déchaînèrent contre l’idée que quelque chose avait pu être mieux à l’Est, ce qui lança ce que Sharp nomme « La Grande Guerre de l’Orgasme ».

Le débat continuel sur la satisfaction sexuelle comparée des Allemands de l’Est et de l’Ouest incita les historiens Paul Betts et Josie McLellan à explorer plus avant le sujet, avec leur livre de 2011, Love in the Times of Communism, apportant 239 pages de réflexions sur le sujet. Betts en McLellan confirmèrent l’idée que l’indépendance économique féminine contribua vraiment à la forme de sexualité unique, non-marchandisée, peut-être plus « normale » et « libre » qui prospéra à l’Est, appuyant l’idée que la théorie de l’économie sexuelle donne réellement une bonne description des marchés sexuels, mais seulement dans les sociétés capitalistes. Malgré tout, comme Betts et McLellan le notent, il y avait aussi d’autres facteurs qui contribuèrent à ces différences dans les cultures sexuelles. Premièrement, l’église joua rôle beaucoup plus important dans la régulation de la morale et de la sexualité à l’Ouest que dans l’Est laïc et athée (même s’il est important de noter que l’étude de 1984 par Starke et Friedrich ne montra aucune différence entre les athées et ceux qui déclarèrent une affiliation religieuse dans leurs réponses). Quoi qu’il en soit, la culture d’Allemagne de l’Ouest épousa certainement la division genrée traditionnelle des rôles des églises Protestantes et des Catholiques dans une plus grande mesure que celle de l’Est. Deuxièmement, la nature autoritaire du régime de RDA confisqua la sphère publique aux Est-Allemands, ce à quoi ils réagirent en se repliant dans la sphère privée, où ils construisirent d’agréables vies privées dépourvues de toute idéologie comme un refuge face à l’État omniprésent. Troisièmement, il y avait moins à faire à l’Est comparé à toutes les distractions commerciales disponibles à l’Ouest, donc les gens avaient probablement plus de temps pour le sexe. Et pour finir, le régime Est-Allemand encourageait les gens à profiter de leur vie sexuelle comme un moyen de se distraire face à la monotonie et aux privations relatives de l’économie socialiste et des restrictions de déplacements.

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En outre, comme avec la Kollontai, l’idée Est-Allemande du sexe resta conservatrice comparée à nos standards modernes. Les gays et les lesbiennes, bien que pas persécutés ouvertement, vivaient des vies circonscrites confinées à la sphère privée. Et autant l’État essaya de convaincre les hommes de donner un coup de main à la maison, les Est-Allemandes exécutaient toujours la majorité du travail domestique. Malgré l’accès au contrôle des naissances et à l’avortement, la RDA, comme tous les autres États socialistes, était encore très fortement pro-natalité dans son attitude ; la maternité était considérée comme un devoir de la femme d’Allemagne de l’Est, et les socialistes tendaient à voir le sexe comme étant voué à mener au mariage et à des enfants. Finalement, même s’ils voulaient que le sexe soit source de plaisir à la fois pour les hommes et pour les femmes, l’état ne fut jamais en faveur d’une promiscuité débridée ou d’un sexe « hédoniste ». Le sexe était supposé être une expression de l’amour et de l’affection entre des camarades égaux.

Malgré ces importantes observations, de nombreux Est-Allemands pensent que leur sexualité d’avant 1989 était plus spontanée, naturelle et joyeuse comparée à la sexualité commercialisée et instrumentalisée qu’ils ont trouvée en ralliant l’Allemagne de l’Ouest. Plutôt que de préserver les meilleurs aspects des deux systèmes tout en jetant les mauvais, la réunification de l’Allemagne mena à la disparition du style de vie Est-Allemand, y compris le soutien à l’indépendance économique des femmes. L’introduction du marché capitaliste impliqua aussi une réévaluation radicale de la valeur humaine. « Sans doute, ce qui a été le plus dévastateur pour les anciens Est-Allemands, c’est la perte de la sécurité économique et la nouvelle idée que la valeur humaine serait à présent mesurée principalement par l’argent » écrit Herzog. « Les citoyens Est-Allemands furent très anxieux à propos de la perte de leur travail et de la sécurité sociale, de l’augmentation des loyers et d’un futur incertain… Tout au long des années 90, et après et encore après, les Est-Allemands (gays et hétéros pareillement) exprimèrent clairement leur conviction que le sexe à l’Est était plus authentique et tendre, plus sensuel, et plus gratifiant – et moins tourné vers l’auto-satisfaction – que le sexe de l’Allemagne de l’Ouest. »

1Toutes les études sur ce que l’on appelle  » le bien-être subjectif  » – ou les sentiments auto-déclarés des gens sur le bonheur ou la satisfaction sexuelle – partagent le problème que les états émotionnels des gens sont difficilement mesurables de manière objective.

Après cet extrait, remontons aux origines du féminisme prolétarien : Clara Zetkin !

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