Actualitélogo





Message d'Alice Verstraeten,
qui enseigne à l'université de Lyon II.


Bonjour à tous,

Ma fac (Lyon II) s'enfonce tous les jours un peu plus dans le
mépris des étudiants et dans un logique policière qui m'inquiète
profondément.

Les médias ne nous suivent pas, ne relayent rien, s'auto
censurent ou se font censurer.

Tout a commencé avec la Loi Pécresse de réforme des Universités,
signée dans la précipitation cet été par le président de la fac,
Monsieur Journès.
Certains étudiants et enseignants s'opposent à cette loi.

Les étudiants ont choisi le blocage de l'Université comme mode
d'action.

On peut être pour ou contre, je ne suis pas sûre que ce choix ait rendu
service aux manifestants et à leur image mais aujourd'hui, à la
limite, peu importe. On a, pour l'instant, dépassé ce débat.

Depuis quelques jours, le président de l'Université a fait
appel aux "forces de l'ordre": des vigiles privés, très jeunes, non
assermentés, arrogants et dépassés par les événements, patrouillent
dans la fac avec au bras un brassard orange marqué "sécurité". Ils
apostrophent tout le monde, tutoient tout le monde, et nous demandent
de justifier de notre présence dans l'Université en montrant notre
carte "cumul" (une carte magnétique d'étudiant ou d'enseignant qui
sert aussi de carte de bibliothèque et de carte... de paiement dans
l'enceinte de la fac... ce qui, en soit, ne me plaît déjà pas beaucoup).

Il semble bon de rappeler qu'une Université est, selon la loi,
un "établissement public à vocation scientifique et culturelle"...

Les étudiants qui manifestaient scandaient à l'encontre des
vigiles, hier matin: "Voyous, racailles." Car certains d'entre eux
s'amusent à retenir les étudiantes pour les draguer, d'autres en sont
venus aux mains avec des étudiants de leur âge, une étudiante a été
"étranglée" avec son écharpe pour qu'elle dégage un passage.

A l'entrée principale du campus de Bron, et rue Chevreul sur lle
campus des quais du Rhône, dès 7h30 le matin, tous les jours, les CRS
arrivent pour déloger les étudiants qui protestent. 9 cars de CRS
devant le campus de Bron, 9 cars de CRS devant le campus des quais de
Rhône. Ils sont, régulièrement, soutenus par la gendarmerie mobile.
J'étais là, hier matin. Deux de mes étudiantes m'avaient dit
avoir été "molestées" par les CRS la veille et voulaient que j'en sois
témoin. Eh bien oui, ils les plaquent au sol, les jettent plus loin,
les matraquent dans le ventre et sur la tête.

Sur les quais, hier, deux leaders syndicaux étudiants (un de
Lyon 2, l'autre de Lyon 3) ont été désignés du doigt par des policiers
en civil avant d'être poursuivis dans une rue adjacente par les CRS.
Ce qui signifie, nous sommes d'accord, qu'un travail préalable
"d'information" a été effectué et que ces arrestations sont ciblées
pour détruire les mouvements syndicaux.

Les deux hommes sont en garde-à-vue et devraient être déférés à
la Justice aujourd'hui même (donc: il existe désormais des
comparutions immédiates pour les manifestants, vous serez prévenus)..

Dans un communiqué odieux et mensonger, la présidence de la fac dit
qu'ils sont "extérieurs à l'Université" et que ces arrestations sont
survenues après des troubles. Il n'y a pas eu de troubles autres que
la manifestation pacifique, nous sommes plusieurs enseigants à en être
témoins.

Un étudiant a été blessé et, une fois aux Urgences, a hérité de
douze points de suture sur le crâne. Des étudiants ont été mis en joue
au flashball.

Des policiers en civils sont toujours là, dont un homme sur mon
campus: de "type méditerrannéen", il porte une grosse doudoune noire,
un talkie walkie dans une poche, un appareil photo dans l'autre. Lui
et ses camarades filment longuement les manifestants. S'ils ont
effectivement été convoqués par le président de l'Université dans le
seul but de permettre aux étudiants qui veulent suivre les cours
d'entrer dans la fac, pourquoi filment-ils?

Doit-on ajouter la DGSE à la liste des membres du personnel de
l'université?

De notre côté, enseignants ou étudiants, ils nous empêchent un
maximum de filmer. Ce qui siginifie que les images disponibles sur
youtube et sur dailymotion ne sont pas à la hauteur de la réalité.

Face à cette situation, plusieurs enseignants, dont je suis, ont
refusé de faire cours. Je refuse d'entrer dans une fac investie de
forces de police, de gendramerie et de vigiles privés non assermentés.

Je refuse de montrer des papiers d'identité pour me rendre sur mon
lieu de travail.
Je refuse de me faire bousculer par des CRS.
Je refuse de me faire tutoyer avec mépris par des individus que je ne
connais pas.
Je refuse d'entendre un vigile insulter un de mes collègues (pourtant
munis du sac en cuir typique de l'enseignant, pourtant plus honorable
que moi dans l'allure avec ses cheveux blancs) en lui disant "J'vais
t'fumer toi, j'vais t'fumer."

Nous ne sommes pas, que je sache, dans un état policier. Ou
alors il faut nous le dire clairement, parce que cela signifie que les
règles du jeu ont changé. Je croyais que l'on avait le droit de grève
dans notre pays.

Je crois que ce qui m'inquiète le plus, c'est de recevoir des
communiqués de la Présidence affirmant que la situation est désormais
"normale".

SI CETTE SITUATION EST NORMALE, JE DEMISSIONNE.

D'autre part, pour permettre l'action des ces policiers,
militaires et vigiles, toutes les sorties de sécurité sont bloquées.
Certains enseignants et étudiants s'obstinent à faire cours dans une
ambiance délétère et dangereuse. Ce qu'ils risquent purement et
simplement, en cas d'incendie, c'est de brûler vifs dans des locaux
qui sont déjà vétustes.

Je joins à ce message la "Lettre ouverte à la présidence de
Lyon 2" rédigée par des enseignants (datée d'avant hier 5 décembre et
déjà dépassée par les événements d'hier), ainsi que le dernier message
de la présidence elle-même, pour que vous puissiez juger vous-même de
la mauvaise foi, du mépris et des ronds de jambe du langage qui se
banalisent dans notre environnement politique et médiatique.

Ce message est, bien sûr, à faire passer si vous en ressentez le
besoin.

Alice Verstraeten

RETOUR

LETTRE OUVERTE
A MONSIEUR LE PRESIDENT DE L'UNIVERSITÉ LUMIÈRE-LYON 2


Monsieur le Président,

Ne croyons pas que l'ouverture des locaux de l'université Lumière-Lyon
2 ait permis de rétablir une situation propice à une reprise normale
du travail.

La présence policière aux abords de l'université, les contrôles
d'identité aux portes d'entrée et les rondes de vigiles créent un
climat de suspicion qui nuit au bon déroulement des enseignements.

La fermeture, à clé, des issues de secours, dans un lieu qui accueille
du public, fait porter sur les épaules de la présidence, sur celles
des enseignants et des personnels administratifs, une lourde
responsabilité en cas d'accident.

Actuellement un grand nombre d'étudiants nous appelle de l'extérieur
nous disant leur refus d'entrer dans l'université. Certains
enseignants veulent faire valoir leur droit de retrait. Les salles de
TD et d'amphi sont quasiment vides.

Pour permettre le prompt rétablissement des conditions propices à
l'écoute et au respect mutuel :

Nous exigeons, monsieur le président, la levée immédiate de ces
mesures pour que nous puissions assurer notre mission d'enseignants
chercheurs et que l'université demeure un établissement public à
caractère scientifique et culturel.

Nous vous demandons aussi de vous engager, auprès de la commission
pour la mise en place d'Etats généraux des universités et de la
recherche, à lui apporter les moyens nécessaires à la poursuite de ses
objectifs.

Ces deux points permettraient de renouer le lien entre les différentes
catégories d'acteurs et de faire en sorte que la mobilisation des
étudiants pour le devenir de leur université ne leur apparaisse pas
vaine.

Bien cordialement

RETOUR




voilà les nouvelles de Lucas

Salut à toutes et tous,

Comme je vous l'avais annoncé, avait lieu à Grenoble jeudi dernier une
manifestation contre l'inauguration de Minatec, et contre le monde
nécro-technologique que nous préparent les nanotechnologies.

Comme on pouvait s'y attendre, le dispositif policier était
impressionnant. Comme on pouvait l'imaginer depuis les manifestations
anti-CPE de Grenoble, la police a eu le lacrymo et le Flash-ball faciles :
une jeune manifestante a été défigurée par un tir dans la joue et opérée
le soir-même, alors qu'elle était assise sur un banc au milieu d'un
rassemblement pacifique.

Comme vous le savez, je suis membre du collectif "Opposition Grenobloise
aux Nécrotechnologies" qui appelait à cette manifestation et tentait de
l'organiser (débats les jours précédents et hébergement collectif des
extérieurs à Grenoble) dans la mesure de ses faibles moyens. Mon
colocataire Samuel aussi, mais lui c'est encore pire puisqu'il a parlé
dans le mégaphone pendant la manifestation.

Pendant la manif, avant la dispersion, la vitrine d'une banque a été
entièrement détruite par quelques personnes, que nous ne connaissons pas.
Donc, pour la Police, je suis coupable d'avoir "participé à un
attroupement armé" et Samuel est coupable "d'incitation à la destruction
de biens en réunion".

Donc, nous avons été tous les deux interpellés le lendemain matin vers
9h30, alors que nous nous rendions en vélo vers le centre-ville pour y
diffuser des tracts, ou peut-être juste nous reposer car nous nous étions
levés à 5h00 du matin afin de veiller sur les gens dormant dans le lieu
d'hébergement.

Je ne vous raconterai pas en détail les 10h de garde-à-vue qui ont suivi,
juste quelques moments forts :
- fouille au corps (nudité totale),
- découverte des cellules de béton de garde-à-vue,
- transport menottes au poignet à notre domicile pour perquisition, pour y
chercher des armes (ce n'est pas une blague),
- pression psychologique intense lors de notre refus de nous soumettre à
un prélèvement ADN, notamment pour nous faire croire que cette décision
entrainerait la prolongation de la garde-à-vue et une nuit passée en
prison préventive,
- audition, où nous découvrons qu'un policier infiltré parmi les
manifestants ces derniers jours nous auraient vu "applaudir" lors de la
casse de la banque, et Samuel dire "on va péter un laboratoire". (tissu de
mensonges incohérent).

Nous sommes finalement convoqués au tribunal de Grenoble le lundi 19 juin
à 14h00, où nous serons jugés pour "avoir participé volontairement à un
attroupement après sommations et dispersion".

Quant au refus de prélèvement ADN, il constitue un autre délit (le
saviez-vous ?? et oui, Bienvenue à Gattaca, le Meilleur des Mondes des
lois Perben 2) mais ça c'est le dessert, ce sera pour plus tard.

Nous sommes donc jugés, pour être restés dans la rue alors que les CRS
pourchassaient les manifestant-e-s à coups de matraque,
de lacrymogènes et
de Flash-balls tirés à hauteur de visage.
Nous sommes jugés parce que
notre colère face à cette répression,
a été plus forte que notre peur des
cogneurs
de la Brigade Anti Criminalité en chasse et en tenue de combat.


Je m'arrête là, vous comprenez que je suis toujours,
plus que jamais, en
colère.

Il me reste une chose, une seule, à vous demander : si vous pensez que
notre arrestation est injuste et indigne d'un pays qui se dit "des Droits
de l'Homme", si vous ne voulez pas que nous soyions condamnés à 2 à 4 mois
de prison avec sursis pour rien (c'est vraisemblablement ce que nous
allons prendre) : diffusez cette histoire autour de vous, parlez-en, dites
à tout le monde qu'aujourd'hui en France, c'est le simple droit de
manifester qui est menacé.

Il ne s'agit plus aujourd'hui de se demander si nous sommes encore en
démocratie. Face à la dictature qui s'installe en France, loi après loi,
se nourrissant de la misère et de la résignation du plus grand nombre, du
silence des nantis et de la cacophonie des médias, il s'agit de choisir
son camp.

Lucas

retour

RETOUR





Que les révoltes aient contribué à ouvrir un débat nécessaire est
incontestable. Mais aujourd'hui certains le payent cher.

Avec 5200 arrestations, 800 personnes incarcérées, des peines de prison,
des amendes lourdes, les révoltés ont subi le contrecoup d'une
répression qui s'est voulue "exemplaire" dans la ligne de ce qu'avait
été l'utilisation de l'état d'urgence.

Aujourd'hui une solidarité se met en place en direction de celui qui se
retrouve pour 4 mois en prison parce qu'il a brûlé une poubelle, de
celui qui est expulsé parce qu'il se trouvait au mauvais endroit au
mauvais moment, ou vers des familles qui ne peuvent aider financièrement
leurs proches incarcérés.

Une solidarité de principe d'abord, une solidarité matérielle ensuite
car nous refusons la criminalisation des révoltés qui payent pour nous
tous qui faisons partie du même problème social.

L'organisation d'un concert de soutien, dimanche 23 avril au Bataclan,
participe de manière positive et unitaire à cet élan de solidarité. Ce
concert est porté par le collectif "A toutes les Victimes",
l'association "Diverscité", l'association "Les gamins de L'art-rue" et
Les" Indigènes de la République", avec une collaboration du MIB. Les
bénéfices en seront reversés aux victimes de la répression, soit
directement, soit par le biais des associations locales.

En premier lieu, les bénéfices serviront à cette action de solidarité.
Mais le temps du concert sera également l'opportunité de tisser des
liens, de rencontrer des associations de terrain qui auront des stands
sur place et de construire d'autres discours hors des clichés.

Pour faire avancer leur action et lui donner un maximum de visibilité,
les organisateurs ont voulu travailler tous ensembles, en lançant
l'appel à toutes les volontés militantes et associatives autour d'un mot
d'ordre, celui de l'amnistie pour les révoltés de novembre 2005.

Nous mettons naturellement votre disposition pour tous les
renseignements que vous voudrez avoir sur notre action et l'organisation
de ce concert. Tél : 06 86 67 02 45

Fraternellement,
Le collectif "A toutes les Victimes"

RETOUR


Une bavure médiatique, par Sylvie Tissot


Le faux traquenard d’une fausse bande de jeunes à Pantin


Le 24 juillet 2002, TFI annonce que « des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball » dans la ville de Pantin, en région parisienne, tandis que Le Figaro parle d’un « véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent... ». Sylvie Tissot revient dans cet article sur l’« affaire de Pantin » et le délire médiatique auquel elle a donné lieu, et ce malgré l’absence de guet-apens, de traquenard, ou de bandes de jeunes. Ce texte a été publié dans L’Almanach critique des médias (Cf. le sommaire et la présentation), dirigé par Mehdi Ba et Olivier Cyran, vivement recommandé par le Collectif Les mots sont importants.

Un « urgent », dans le jargon des agences de presse, est une dépêche de deux ou trois lignes rapportant un fait d’une importance exceptionnelle, le déclenchement d’une guerre, par exemple, un tremblement de terre ou les résultats du foot. Aucune rédaction de France ne pouvait donc rater l’urgent diffusé par l’AFP ce mercredi 24 juillet 2002 à 16 h 18 : «  Trois policiers d’une patrouille de “vététistes” ont été hospitalisés après avoir été “roués de coups” mercredi après-midi par une bande de jeunes à Pantin (Seine-Saint-Denis), a-t-on appris de source syndicale policière ».

Trois minutes plus tard, une nouvelle dépêche creuse l’info : «  Les trois fonctionnaires, deux hommes et une femme, membres de la police de proximité du quartier des Hauts-de-Pantin, sont tombés dans “un véritable guet-apens” alors qu’ils patrouillaient dans la rue des Pommiers, apprend-on de même source [policière]  ». Suit le récit d’un «  responsable du Syndicat général de la police (SGP-FO) » : les trois vététistes «  ont vu des jeunes qui les ont interpellés. En s’approchant d’eux, ils les ont contrôlés et c’est à ce moment que le policier qui vérifiait les papiers a été frappé à coups de poing au visage, de même que la femme stagiaire. L’autre collègue, un jeune adjoint de sécurité qui s’était esquivé pour alerter les secours, a été rattrapé puis roué de coups avec une batte de base-ball. Il est resté inanimé pendant plus d’une demi-heure. »

Aucun témoignage direct ne vient étayer ce récit rapporté de seconde main, et de source pas franchement indépendante. L’agence s’abstient néanmoins de faire usage du conditionnel. Sans attendre, l’histoire du « violent guet-apens  » fait l’ouverture des flashs de France Info. Au même moment, le SGP-FO envoie un communiqué dans lequel il prétend tenir l’explication du « traquenard  » : «  Il est à noter que ces fonctionnaires ont procédé hier, 23 juillet 2002, à l’interpellation de ces mêmes jeunes, et auraient mis en fourrière un engin deux-roues interdit à la circulation sur la voie publique  ». Deux heures après les faits, l’instruction médiatique est déjà bouclée : groupe de jeunes, battes de base-ball, traquenard sanglant, vengeance ignoble.

Le soir même, les J.T. font leur miel de l’événement. TF1 annonce : «  Des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball. » Dans le journal régional de France 3, puis dans l’édition du 19/20, un délégué syndical du SGP-FO précise : « Des collègues patrouillaient quand, sur leur droite, un groupe de huit à dix jeunes leur font signe de venir. Les policiers se sont dirigés vers eux. Ils n’ont pas eu le temps de descendre de leur vélo et se sont faits agresser. Le fait que les jeunes leur aient fait signe me fait penser qu’ils avaient prémédité leur coup. » Les détails que livre le syndicaliste (« sur leur droite », « huit à dix jeunes »...) et la personnalisation du témoignage («  me fait penser ») interrogent, pour quelqu’un qui n’était pas sur les lieux.

Le lendemain, c’est au tour de la presse écrite d’entrer dans la ronde. «  Trois policiers roués de coups par vengeance  », titre Le Parisien, qui raconte : « Selon nos informations (sic), les jeunes auraient voulu se venger de la confiscation, la veille, d’une moto appartenant à l’un d’entre eux. » Suit un récit à faire dresser les cheveux sur la tête, dans lequel les trois policiers « se retrouvent cernés par un groupe d’une dizaine de jeunes gens. L’un d’entre eux s’empare du tonfa, la matraque de l’un des agents. Simultanément, la policière prend les premiers coups au visage, s’effondre, avant d’être tabassée à terre à coups de poings, de pied et de batte de base-ball  ». Même version dans Le Figaro : « trois policiers passés à tabac à Pantin [...] ont été frappés à coups de batte de base-ball alors qu’ils procédaient à un banal contrôle d’identité.  » Et le journaliste d’évoquer « un véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent malheureusement en banlieue et tendu par des individus de plus en plus jeunes ».

Un constat dramatique appuie ce matraquage : les délinquants d’aujourd’hui n’hésitent plus à torturer ces îlotiers attachés à promouvoir, à vélo, la « police de proximité ». Or cette version des faits a été inventée de toutes pièces, comme le reconnaîtra peu après l’instruction : aucune batte de base ball n’a jamais été utilisée, aucun guet-apens tendu aux policiers, la « dizaine » de jeunes se réduit à deux et surtout - cela apparaîtra clairement lors du procès en 2003- personne n’a pu jamais prouver la responsabilité des jeunes dans l’agression de la policière. En fait, le SGP-FO a inventé le scénario et les médias l’ont repris ou agrémenté sans une once de vérification. Que s’est-il passé en réalité ? Le 24 juillet 2002, rue des Pommiers à Pantin, trois policiers interpellent un jeune de quinze ans qui en paraît douze (il mesure 1 m 51 et pèse 38 kilos). Pour quel motif ? Mystère. Les policiers parleront d’un joint, puis d’une «  odeur  », mais rien (ni cannabis, ni mégot) n’a été retrouvé sur l’enfant. Est-ce parce qu’il est noir ou que les îlotiers, comme ils le reconnaîtront plus tard, connaissent déjà parfaitement son identité, toujours est-il qu’ils lui demandent ses papiers alors qu’il est seul en bas de chez lui. L’interpellation est extrêmement violente. L’adolescent, dont ni la carrure, ni le comportement ne représentait une menace flagrante pour l’ordre public, est saisi par le cou, balayé et plaqué à terre.

C’est plus tard que la policière du trio aura la mâchoire fracturée. Par qui ? On ne le saura jamais. Les seuls faits dont nous pouvons rendre compte avec certitude aujourd’hui (et dont les journalistes auraient pu à l’époque prendre connaissance) sont les suivants : un jeune arrive sur les lieux au moment de l’interpellation, s’indigne de la brutalité dont est victime l’adolescent et reçoit un coup de tonfa. La bagarre commence. Un deuxième riverain s’approche, se saisit du tonfa et s’enfuit. Ni les policiers, ni les médias, ni plus tard les juges ne réussiront à expliquer comment deux jeunes ont pu prendre le dessus sur trois policiers armés puis disparaître dans une coursive de HLM. D’autres questions resteront sans réponse. Pourquoi les deux collègues de la policière ont-ils été déclarés blessés dans un premier temps, puis reconnus indemnes dans un second ? Qu’avaient-ils à se reprocher pour alerter immédiatement leur syndicat ? Pourquoi celui-ci a-t-il éprouvé le besoin de façonner une version mensongère, et ce dans les deux heures seulement qui ont suivi l’accrochage ? La policière dira, quant à elle, ne se souvenir de rien.

Quoi qu’il en soit, le traitement médiatique de cette affaire met une fois encore en évidence le manque de temps et le goût du sensationnel qui plombent le travail des journalistes. Mais plus important encore, il donne à voir la spirale infernale qui alimente la représentation aujourd’hui dominante des « banlieues ». Comme si, désormais, tout reportage sur ce qui s’y passe échappait aux règles élémentaires de l’enquête pour mobiliser un scénario écrit à l’avance : la violence et la sauvagerie des « jeunes ».

En effet, si la version diffusée sciemment par un syndicat policier a été si facilement reprise par la presse, ce n’est pas seulement par paresse ou négligence. C’est aussi qu’elle est conforme aux grilles de lecture appliquées habituellement aux faits divers de « banlieue ». Dans ces territoires, les jeunes semblent d’emblée suspects, sinon coupables. En témoigne l’usage récurrent de l’expression « connus des services de police  », revenue à plusieurs reprises dans les reportages sur Pantin, sans que soit précisé le sens qu’il convient d’accorder à cette formule dans un contexte où les interpellations non justifiées se multiplient, avec un recours croissant, pour un mot de travers, à une inculpation pour outrages et rébellion.

L’organisation même des reportages télévisés montre à quel point ces réflexes sont désormais profondément ancrés. Des jeunes de Pantin ont bien été interviewés. Conformément à la logique de « l’équilibre », leur témoignage est recueilli et l’on entend leur version des faits : il s’agit un « dérapage » suite à un contrôle d’identité. Mais dans les séquences diffusées les 24 et 25 juillet par différentes chaînes, le cadrage fait apparaître une foule de jeunes parlant tous en même temps de manière précipitée, riant pour certains. Ils forment un groupe homogène et anonyme, confortant les stéréotypes globalisants. De l’autre côté, syndicalistes policiers et hommes politiques sont présentés et interviewés individuellement, et s’expriment dans un langage posé. De toute évidence, les paroles n’ont pas le même poids.

L’organisation et la distribution des témoignages sont déterminées par un autre facteur : les liens étroits entre médias et classe politique. De façon consciente ou non, les journalistes se calquent sur l’agenda des gouvernants. Or le « traquenard » de Pantin coïncide jour pour jour avec l’examen, le 24 juillet 2002, du projet de loi Perben prévoyant l’enfermement des mineurs de plus de 13 ans. Et une semaine plus tôt, Nicolas Sarkozy venait de présenter à l’Assemblée nationale son projet de loi sur la Sécurité intérieure... Si l’affaire de Pantin est traitée de manière aussi expéditive, avec aussi peu de précautions, c’est aussi qu’elle apparaît comme le fait divers illustratif par excellence du débat tel qu’il est alors construit politiquement : faut-il ou non davantage punir les mineurs délinquants ?

Tous les ingrédients du « bon » sujet sont donc réunis. Après « l’enquête sur place », les journalistes laissent la parole aux hommes politiques, une parole "autorisée" qui vient commenter l’agression et monter en généralité pour présenter l’affaire comme un cas exemplaire. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent tour à tour «  l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous  ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », va jusqu’à déclarer : «  Face à cette montée de la délinquance et en particulier de la délinquance des mineurs - dois-je rappeler que parmi les agresseurs il y a un enfant de onze ans - il faut que la société apporte des réponses de très grande fermeté  ». Un enfant de onze ans ? Les journalistes ne relèveront pas le mensonge, pas plus qu’ils ne s’inquiéteront de voir les jeunes jugés et condamnés par avance, en dépit de la règle élémentaire de la présomption d’innocence. De son côté, Claude Bartolone, député PS du 93, fustige une « lâche et violente agression » et réclame qu’elle soit «  durement et rapidement sanctionnée ». Le PCF de Pantin s’inquiète du «  déferlement de violence » et exige plus d’effectifs pour la police de proximité.

Mais pendant que médias et politiques se lâchent, la bulle judiciaire se dégonfle déjà. Le 26 juillet 2002, le parquet de Bobigny ouvre une information judiciaire pour «  violences ayant entraîné la mutilation ou l’infirmité d’un fonctionnaire de police  », écartant ainsi toute notion de préméditation, donc de « traquenard ». Les premières nuances apparaissent avec l’édition du Monde du 26 juillet. On y parle toujours «  d’une dizaine de jeunes dont l’un armé d’une batte de base-ball selon la police », mais la parole est aussi donnée aux jeunes : « l’histoire des battes, c’est de l’invention magique », expliquent ces derniers. En revanche, dans l’Humanité du même jour, qui consacre aux événements son premier grand article sous le titre « Chaos Pantin », la thèse du syndicat policier continue de faire autorité : un contrôle d’identité qui fait suite à la saisie d’un deux roues la veille de la bagarre.

Malgré cette volte-face bientôt généralisée, les médias ne semblent pas ressentir le besoin d’en savoir plus : si elle était fausse, pourquoi la version policière a-t-elle été diffusée, relayée et amplifiée ? Que s’est-il réellement passé ? Pas de temps à perdre en investigations, que ce soit rue des Pommiers ou auprès de FO Police, dont le jeu trouble avait pourtant de quoi éveiller la curiosité.

Un autre détail intéressant aurait pu donner matière à enquête. La scène de l’agression a été filmée à partir de deux endroits différents, par une caméra de vidéo surveillance d’un studio d’enregistrement situé à proximité et par un particulier. Or les deux enregistrements ont été immédiatement saisis par la police puis déclarés « inutilisables ». Dans le Figaro (25/07/02), un article mentionnera un enregistrement effectué par un passant au camescope : « La cassette a été remise à la Direction départementale de la sécurité publique saisie de l’enquête. Cette pièce à charge aurait permis de procéder, quelques heures plus tard, aux premières interpellations.  » Par la suite, cette mystérieuse cassette ne sera plus jamais évoquée.

Rien ne sera dit non plus des décisions curieuses qui ponctuent l’instruction : l’absence de reconstitution, ou le refus de procéder à l’examen des chaussures des protagonistes, qui aurait permis peut-être d’identifier l’auteur du coup porté à la policière (selon les enquêteurs, c’est un coup de pied qui aurait causé la fracture à la mâchoire). Dès lors que « l’actualité » retombe, que la précipitation et les négligences des journalistes deviennent flagrantes, le plus grand silence se fait sur l’affaire. Personne ne relèvera l’acharnement des policiers à mettre en cause nommément des jeunes de la rue des Pommiers afin d’accréditer la thèse, de moins en moins plausible, d’une agression collective.

Cet acharnement va d’ailleurs connaître un échec cuisant. D’abord, l’enregistrement des coups de téléphone portable prouve que le dernier jeune arrivé sur les lieux n’était pas présent au moment où la policière a été frappée, alors qu’il était initialement englobé dans la masse des jeunes qui auraient attaqué les policiers. Finalement, il sera établi qu’un seul et unique jeune s’est battu avec les deux policiers, tandis que la femme maintenait par terre le jeune de 15 ans. Toutes les autres personnes accusées par les deux vététistes seront mises hors de cause.

Le 14 novembre 2003, les deux jeunes mis en examen dans cette affaire passent en procès à Bobigny. Leur seul tort clairement établi est d’avoir dérobé un tonfa aux policiers et de s’être enfuis. Mais le contexte émotionnel créé par l’exploitation du faux « traquenard » ne laisse pas les magistrats insensibles. Bilan : trois ans et demi de prison dont un an avec sursis pour le premier, trente mois dont huit avec sursis pour le second, sans que leur responsabilité dans l’agression de la policière ait été à aucun moment prouvée.

Bien sûr, les médias ne sont pas responsables de ce jugement. Mais il n’en reste pas moins qu’à toutes les étapes de cette affaire, l’emballement médiatique a laissé des traces. Dans les mémoires, tout d’abord : quiconque se souvient d’une agression à Pantin en juillet 2002 garde à l’esprit une batte de base ball ou un guet-apens, et y associe plus ou moins explicitement une « bande » de voyous. L’histoire de Pantin a bel et bien contribué à la légitimation médiatique des discours sécuritaires. Or ces discours ont des traductions très concrètes. Dès le 24 juillet, et pendant une semaine, les habitants de la rue des Pommiers font face à un déploiement de force inouï. CRS, BAC, simples policiers, tout ce qui porte un uniforme investit le quartier armes au poing. On interpelle le premier venu, on fracasse des portes, on perquisitionne des logements, on terrorise des familles. « Ils seraient venus chercher Ben Laden, ça n’aurait pas été pire », se souvient une riveraine. Ces intimidations laisseront un impact durable. La famille d’un jeune qui avait été impliqué par erreur a préféré ensuite déménager. D’autres ont reçu des menaces de mort, surtout après que soit le site « SOS Racaille », trè probablement « informé » par des policiers, eut diffusé l’adresse de jeunes alors entendu par la police, les proposant au lynchage « au cas où la justice ne serait pas assez sévère ». Aujourd’hui encore, il n’est jamais bon pour un jeune d’être arrêté par des policiers quand l’adresse de la rue des Pommiers figure sur sa carte d’identité. Car finalement, le plus grave, c’est autant ce que racontent les médias que ce qu’ils passent sous silence : le harcèlement (notamment de la part de la police) que de nombreux habitants des cités HLM subissent aujourd’hui, les tensions et les violences qui en résultent.

Les médias ont pourtant été alertés. Le 7 avril 2003, un comité de soutien (Collectif droit, justice et citoyenneté à Pantin) constitué à l’initiative du Mouvement Immigration et Banlieue (MIB) organisait une conférence de presse à Paris. Y étaient conviés les journalistes des principaux organes de presse afin qu’ils puissent entendre la parole des habitants et prendre connaissance des éléments du dossier. Le collectif s’efforça également d’attirer leur attention sur le comportement curieux des policiers, leurs témoignages contradictoires, leur affolement après le coup porté à la collègue, laissée seule sur le trottoir... Mais peu de journalistes ont fait le déplacement. Il est vrai que la mise en cause de leur travail et de leur rôle ne constituait pas une info très attractive. Parmi les rares à s’en faire l’écho, Le Parisien reconnut les « dérives » qui avaient été les siennes à l’époque des faits. Mais cela n’a pas empêché plusieurs journalistes de retomber dans leurs habitudes au moment du procès et de ressusciter la thèse d’une agression collective à l’aide de battes de base-ball... Ainsi dans Libération (11/11/03), où l’on pouvait lire que « le 24 juillet 2002, le contrôle d’identité s’est transformé en un véritable tabassage subi par les policiers. »

Ironie suprême pour les jeunes et leurs familles de la rue des Pommiers, le 20 septembre 2002, on apprenait dans les journaux que les trois îlotiers de Pantin avaient été décorés par Nicolas Sarkozy en personne « pour acte de courage et de dévouement ». « J’ai hâte de reprendre le travail, se confiait la policière à l’AFP. Je voudrais faire carrière, or c’est dans le 93 que l’on apprend à travailler, c’est là aussi que les gens ont le plus besoin de nous ».

Sylvie Tissot

RETOUR



A PERPÉTUITÉ !
par Jean-Marc Rouillan


Message pour la réunion d'information organisée le 18 juillet 2005 par le
Collectif marseillais de soutien aux prisonniers d'Action directe.
(publié le 23.07.05 sur le site www.action-directe.net


Les juges des tribunaux d'application des peines (TAP) ont rejeté les demandes
de libération conditionnelle de Nathalie et de Georges et il en sera sans aucun

doute de même pour moi le 27 juillet prochain.
Ainsi, plus de 18 années après, les magistrats pensent que nous n'avons pas
assez enduré. Que nous devons encore et toujours payer. Et ils nous rejouent
sur tous les tons la vieille rengaine du chantage au repentir et au reniement.
Contrairement aux autres pays européens dans lesquels elle est en vigueur,
en
France, la perpétuité n'a pas de date butoir. Dans deux, dix... ou quinze ans,
les juges pourront toujours répondre à nos demandes de libération
conditionnelle : « L'intéressé n'entend renier ni ses convictions politiques
ni
la lutte armée qui en découlait » (1)
Pour recouvrer la liberté, il n'est donc aucunement question de temps de prison
à effectuer. Ainsi, s'ils ne nous libèrent pas aujourd'hui pourquoi
soutiendraient-ils un avis contraire au bout de 20, 25 ou 30 ans ?
Au vu des statistiques pénales ?
Ou en signe d'infinie humanité, lorsque nous serons moribonds ?
Face à l'état de santé de Georges et de Nathalie, certains de vous à l'extérieur
évoquent sans détours l'acharnement judiciaire. Certes !
Mais si vous détachez
cet acharnement de son contexte historique, il est inintelligible.
Nous n'avons
pas assassiné un enfant à coups de tisonnier, ni jeté les corps d'une famille
entière dans un puits
(2). Ni commis aucun attentat massacre dans un bus ou un train.
Alors pourquoi, contre nous justement, l'État persiste-t-il dans son
féroce entêtement ?
Pour saisir pleinement la partie se jouant, il faut remonter dans le temps
de
presque deux décennies.
- Les tribunaux spéciaux utilisèrent systématiquement la perpétuité
dès leur
création à l'automne 86 et durant l'hiver suivant. Cette peine se chargeait
d'un message fondateur. Autour de la sentence suprême, s'établissait
l'unanimité de la condamnation politique et morale. Quasiment une
excommunication nationale ! Et dans nos procès à grand spectacle
(souvent basés
sur des dossiers de bric et de broc) se dessinèrent en grande partie les
frontières de l’agir politique d'extrême gauche après le triomphe de la
révolution néo-conservatrice. Dès lors, les militants espérant être tolérés
par le système devaient impérativement condamner la lutte de rupture et de
critique radicale que nous personnalisions. Et donc avec les tribunaux, nous
condamner sans ambiguïté. Et c'est ce qui se passa. Et aujourd'hui,
l'acharnement judiciaire porte le même message : « Si certains d'entre vous
osent dépasser les limites autorisées de la contestation, voilà quel sera votre
sort ! » C'est pourquoi, de nos jours encore, ils s'obstinent également
à
démontrer que le consensus de nos condamnations se perpétue, que nos demandes
ne sont soutenues par aucune force politique institutionnelle ou issue du
mouvement social réel. Nous devons tenir nos rôles de bannis jusqu'au bout.
Et
très idéologiquement, ils maintiennent les principaux axiomes de notre
répression. S'il n'y avait plus consensus pour notre punition totalitaire, seul
perdurerait l'acharnement haineux du parti de l'ordre et de ses factions
sécuritaires.
- A travers un mécanisme tout simple, la perpétuité fut le fruit de décisions
administratives et non la sanction d'un débat judiciaire.
Pour les besoins du message idéologique, aucune cour d'assises spéciale ne
prononçait de circonstances atténuantes. Dès lors, la réclusion perpétuelle se
résumait à une peine automatique, reposant sur la mise en forme de l'acte
d'accusation par la section spéciale (14e chambre du parquet, dite
anti-terroriste). Les cours entérinaient les charges en préservant une
théâtralité procédurale.
Par un glissement sécuritaire, les juges transformèrent les accusations de
reconstitution de ligue dissoute
(3), en association de malfaiteurs à caractère
terroriste pour être définitivement requalifiées en complicité. Et pour établir
la complicité, nul besoin de connaître précisément les implications de chacun,
selon le code, la condamnation peut être égale à celle des auteurs directs. Et
c'est ainsi que les perpétuités furent prononcées automatiquement
(4).
- Dans les procès de la fin des années 80, la perpétuité assuma le visage de
l'élimination carcérale des militants. Dès le début, elle se combina à l'usage
de la torture blanche et aux différentes variantes de l'isolement, jusqu'aux
multiples arbitraires et autres censures.
La perpétuité a toujours été comprise comme l'instrument essentiel de pression.
Car comme nous l'avons dit plus haut, pour être libérés, nous devons
impérativement leur demander nos libérations. Ainsi ils auront
sempiternellement la possibilité de réitérer leur vieux chantage : « Repentez
vous ou sinon crevez en prison ! »
Un très vieux chantage en effet, car dès la fin de ma garde à vue au Quai des
Orfèvres, juste avant de pénétrer dans le bureau du juge d'instruction, le
procureur Marceau me proposa la liberté en échange d'une collaboration
politique. Et ainsi régulièrement au cours de ces années, la libération nous
fut offerte si nous acceptions de déclarer publiquement nos reniements.
Ne comprenant rien aux termes politiques de ce chantage et en forçant encore un
peu le trait, il se trouvera des gens « bien intentionnés » pour affirmer que
si nous restons en prison, c'est parce que nous le voulons bien.
Ne croyez jamais à la normalisation dans les affaires de justice politique.
Ainsi, nous avons connu des condamnés à perpétuité libérés après 4 ou 5 ans de
détention ou après 11 ans comme le commando Anis Naccache. Les exemples sont
plus nombreux que les adulateurs de la justice indépendante ne le croient. Dans
cette politique de marchands de tapis, notre situation n'évolue pas, non par la
faute de quelques juges consciencieux appliquant la loi. Nous refusons de payer
le prix politique, tout simplement. D'autres carrément utilisent le
porte-monnaie et leurs comptes en pétrodollars comme le gouvernement libyen qui
calma juges et parties civiles à coup de milliards. L'affaire de l'attentat
contre le DC10 d'UTA fut étouffée sous un édredon de billets.
Aujourd'hui après plus de 18 ans de prison, le chantage n'a guère évolué. Sans
détours, les TAP nous le resservent.
Entre parenthèse, personne ne s'étonne que des agents de l'État laïque exigent
ainsi une contrition au caractère si franchement religieux. Qui condamne cette
demande officielle d'apostasie ? Bientôt sur nos bûchers, les juges nous
tendront la croix à baiser et aucun citoyen n'élèvera la voix pour protester !
L'objectif de la perpétuité était la perpétuation de ce chantage jusqu'au bout,
jusqu'au dernier souffle. La réaction actuelle ne peut admettre que nous
sortions de prison encore debout. Il faut voir combien ils enragent aux
déclarations de Joëlle qui, sur son lit d'hôpital, défend encore sa dignité,
celle d'une femme ayant passé 20 ans de sa vie dans des cachots en raison de sa
participation à la cause révolutionnaire. Oui debout, c'est à dire sans avoir
sali ni renié l'expérience armée de l'après-68. L'enjeu est là. Pour les
tenants de la révolution néo-conservatrice, la boucle sera bouclée le jour où
nous, les derniers des derniers, nous, les bannis, nous aurons cosigné, par nos
reniements, le contrat contestataire et les limites qu'il sanctifie.
- Nos perpétuités correspondent à une époque précise de la guerre civile
européenne
(5), à son point de basculement. Les pays capitalistes parvenaient à
vaincre les signataires du Traité de Varsovie, rangés aux côtés de l'URSS. Le
mur de Berlin était renversé. Simultanément les deux pays fondamentaux de la
Conférence des non-alignés
(6), la Yougoslavie et l'Algérie, sombraient dans des
guerres civiles barbares. Le capitalisme global semblait sans obstacle. Et sa
victoire se révélait totale et totalitaire, fini le socialisme d'État, terminée
la nationalisation des ressources de matières premières, levées toutes les
barrières et écrasées toutes les résistances. L'ouragan libéral emportait tout
sur son passage. Les laudateurs de l'ordre nouveau évoquèrent même la fin de
l'Histoire avec un grand « H ». C'était l'époque du culte de l'entreprise,
comme par enchantement, la lutte des classes s'évanouissait
(7). Et, entre autre,
par une morale chrétienne rigoureuse et l'amour du travail salarié, il fallait
éradiquer jusqu'à la dernière racine de l'esprit de 68.
Dans ces chambardements et les flonflons réactionnaires, nos condamnations
suprêmes sanctionnaient autant notre défaite que celle plus générale du camp
prolétarien tout entier.
Qu'on le veuille ou non, la contradiction violente et permanente entre les deux
blocs dominait l'action des organisations révolutionnaires. Nous nous situions
à l'époque de la guerre froide et de l'offensive de la réaction. Nous luttions
du temps de Reagan et de Thatcher. Bien sûr, seuls les plus anciens d'entre
vous comprennent ce que cela signifie, c'est si loin. En ce temps-là, la
«
contre-révolution néolibérale » préparait la guerre des étoiles. Et l'activité
de la guérilla Action Directe se plaçait résolument dans le sabotage général de
la stratégie impérialiste de reconquête :
- agression du bloc de l'Est (politiques de réarmement, crise des missiles,
militarisation et pacification des sociétés occidentales...) ;
- politique des restructurations industrielles (nouvelles mesures dans
l'intensification du travail, chômage galopant et formation aggravée d'une
armée industrielle de réserve, écrasement des résistances politiques et
syndicales...) ;
- réinstauration des termes fondateurs du colonialisme dans le rapport avec les
pays du Sud (intensification des pressions pour le recouvrement de la dette,
diktats pour la levée des barrières et le démantèlement des nationalisations,
spéculations boursières sur le prix des matières premières, interventions
armées, écrasement de toute velléité d'indépendance politico-économique...). A
partir de là, il est facile de comprendre que notre action ne s'est jamais
inscrite dans un contexte national. Elle ne visait aucunement à répondre à des
transformations locales et partielles
(8). Nous revendiquions notre appartenance
au front mondial de la résistance révolutionnaire, une première ligne de feu
parcourant les faubourgs de Milan, de Berlin, ceux de Beyrouth ou de Buenos
Aires et Bogota. Nous défendions le front anti-impérialiste. Et nous la
pratiquions avec les révolutionnaires de la métropole comme avec les
révolutionnaires du Sud.
Confrontés à l'acharnement des autorités françaises, nous serons bientôt, à n'en
pas douter, les derniers prisonniers politiques de ce front révolutionnaire.
Dans les prisons européennes, nous avons été des milliers, nous ne sommes plus
de nos jours qu'une poignée. Pourtant ils ne nous feront pas fléchir. Nous
hisserons haut le drapeau de cette expérience historique, celle qui débuta au
tout début des années 70, par le sabotage des ordinateurs planifiant les
bombardements américains sur le Nord-Vietnam. A l'époque également, nous
dénoncions la collaboration des régimes européens avec les dictatures
espagnole. portugaise et grecque et j'étais moi-même engagé dans la guérilla
contre Franco. Cette histoire eut un prix humain très lourd. Nous en avons
conscience et nous n'avons rien oublié de leurs crimes comme des souffrances
subies. Pourtant, en tant que révolutionnaires, nous refuserons toujours de
mettre sur le même pied d'égalité la souffrance des oppresseurs et la
souffrance des opprimés, comme nous ne mettrons jamais sur un même pied
d'égalité la violence des oppresseurs et la contre-violence des opprimés. Notre
violence passée était sans commune mesure avec celle des puissants, comme, en
leur temps, les bombardements de Hai-phong par l'aviation française puis plus
tard ceux d'Hanoi par les B52 américains. Elle n'a rien à voir avec les crimes
de la bataille d'Alger ou plus récemment avec les sièges sanglants de Falluja
ou de Jénine. Nous n'avons jamais été des tortionnaires comme le ministre Papon
ou le général Aussaresse. Nous n'avons jamais officié à Abou Ghraib ni à Khiam
(9)
et autre Guantanamo. Alors, de grâce, que des procureurs ne viennent pas nous
faire la leçon, ils sont ridicules. Malgré la prison et le matraquage
idéologique, nous savons encore faire la part des choses.
Justement, notre violence figurait l'expression la plus radicale de notre
rupture avec l'ordre criminel des sociétés capitalistes et impérialistes.
Et tant qu'il restera debout un seul prisonnier de ce temps, cette lutte ne se
conjuguera pas à l'imparfait des livres d'histoire. Elle sera encore et
toujours une résistance inscrite dans l'air du temps.
Dans nos dossiers de libération conditionnelle, aussi longtemps que le pouvoir
politique ne donnera pas d'ordre de libération, les mécanismes judiciaires
tourneront à vide et se ridiculiseront. Les services de réinsertion récitent
les fiches techniques et les directives portant sur la protection des victimes,
les indemnisations et autres sacro-saintes liturgies actuelles de la contrition.
Les directeurs de prison psalmodient les consignes de leur administration
centrale en soutenant des avis défavorables basés sur nos natures de
prisonniers rebelles et irréductibles. Les procureurs ânonnent les télex en
provenance de la Place Vendôme. Les experts médicaux déclarent les prisonniers
malades en excellente santé. Les TAP flairent l'air du temps. Et les cours
d'appel confirment les décisions quand elles sont négatives et les infirment
dans le cas contraire.
Englués dans leurs fantasmes sécuritaires, les juges de Troyes et ceux de
Mulhouse n'hésitent pas à affirmer que l'organisation Action Directe existe
encore. 16 ans après sa disparition
(10) ! Le TAP d'Arras quant à lui, reproche à
Nathalie que Joëlle ose encore prendre la parole alors qu'elle n'est qu'en
suspension de peine. Décidément, ils ne peuvent admettre que nous nous
exprimions encore. Comme au moyen âge, ils seraient bien capables d'ordonner
qu'on nous coupe la langue ! Il est clair que ce n'est pas un ou dix juges qui
nous libéreront. Ils marchent au sifflet. Ils n'ont pas de poids réel dans
notre maintien en détention, ils sont là pour le décorum, seule compte la
volonté politique des gouvernants, une politique réactionnaire se mijotant dans
les ministères. Et ces messieurs nous libéreront uniquement le jour où ils
entrever-ront un intérêt politique à le faire. Pas avant. Sauf, bien sûr, si
une puissante mobilisation politique les force à reculer et à relâcher leur
acharnement. C'est l'enjeu de la bataille en cours.



Notes :
1 - Extrait du refus du TAP de Mulhouse pour Georges Cipriani.
2 - Pour évoquer plus précisément l'affaire de la tuerie d'Auriol, les membres
du commando du SAC (Service d'action civique, groupe lié au RPR et en
particulier à Charles Pasqua qui en était le responsable occulte) condamnés
pour ces assassinats ont été libérés. Pour eux l'application des peines
fonctionna parfaitement avec des permissions de sortir régulières puis une
libération conditionnelle.
3 - En août 1982, l'organisation Action Directe a été dissoute par décret
gouvernemental. Mais l'inculpation de reconstitution de ligue dissoute était
encore une inculpation trop politique. Dans leur volonté de criminalisation,