
Un « urgent », dans le jargon des agences de presse, est une dépêche de deux ou trois lignes rapportant un fait d’une importance exceptionnelle, le déclenchement d’une guerre, par exemple, un tremblement de terre ou les résultats du foot. Aucune rédaction de France ne pouvait donc rater l’urgent diffusé par l’AFP ce mercredi 24 juillet 2002 à 16 h 18 : « Trois policiers d’une patrouille de “vététistes” ont été hospitalisés après avoir été “roués de coups” mercredi après-midi par une bande de jeunes à Pantin (Seine-Saint-Denis), a-t-on appris de source syndicale policière ».
Trois minutes plus tard, une nouvelle dépêche creuse l’info : « Les trois fonctionnaires, deux hommes et une femme, membres de la police de proximité du quartier des Hauts-de-Pantin, sont tombés dans “un véritable guet-apens” alors qu’ils patrouillaient dans la rue des Pommiers, apprend-on de même source [policière] ». Suit le récit d’un « responsable du Syndicat général de la police (SGP-FO) » : les trois vététistes « ont vu des jeunes qui les ont interpellés. En s’approchant d’eux, ils les ont contrôlés et c’est à ce moment que le policier qui vérifiait les papiers a été frappé à coups de poing au visage, de même que la femme stagiaire. L’autre collègue, un jeune adjoint de sécurité qui s’était esquivé pour alerter les secours, a été rattrapé puis roué de coups avec une batte de base-ball. Il est resté inanimé pendant plus d’une demi-heure. »
Aucun témoignage direct ne vient étayer ce récit rapporté de seconde main, et de source pas franchement indépendante. L’agence s’abstient néanmoins de faire usage du conditionnel. Sans attendre, l’histoire du « violent guet-apens » fait l’ouverture des flashs de France Info. Au même moment, le SGP-FO envoie un communiqué dans lequel il prétend tenir l’explication du « traquenard » : « Il est à noter que ces fonctionnaires ont procédé hier, 23 juillet 2002, à l’interpellation de ces mêmes jeunes, et auraient mis en fourrière un engin deux-roues interdit à la circulation sur la voie publique ». Deux heures après les faits, l’instruction médiatique est déjà bouclée : groupe de jeunes, battes de base-ball, traquenard sanglant, vengeance ignoble.
Le soir même, les J.T. font leur miel de l’événement. TF1 annonce : « Des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball. » Dans le journal régional de France 3, puis dans l’édition du 19/20, un délégué syndical du SGP-FO précise : « Des collègues patrouillaient quand, sur leur droite, un groupe de huit à dix jeunes leur font signe de venir. Les policiers se sont dirigés vers eux. Ils n’ont pas eu le temps de descendre de leur vélo et se sont faits agresser. Le fait que les jeunes leur aient fait signe me fait penser qu’ils avaient prémédité leur coup. » Les détails que livre le syndicaliste (« sur leur droite », « huit à dix jeunes »...) et la personnalisation du témoignage (« me fait penser ») interrogent, pour quelqu’un qui n’était pas sur les lieux.
Le lendemain, c’est au tour de la presse écrite d’entrer dans la ronde. « Trois policiers roués de coups par vengeance », titre Le Parisien, qui raconte : « Selon nos informations (sic), les jeunes auraient voulu se venger de la confiscation, la veille, d’une moto appartenant à l’un d’entre eux. » Suit un récit à faire dresser les cheveux sur la tête, dans lequel les trois policiers « se retrouvent cernés par un groupe d’une dizaine de jeunes gens. L’un d’entre eux s’empare du tonfa, la matraque de l’un des agents. Simultanément, la policière prend les premiers coups au visage, s’effondre, avant d’être tabassée à terre à coups de poings, de pied et de batte de base-ball ». Même version dans Le Figaro : « trois policiers passés à tabac à Pantin [...] ont été frappés à coups de batte de base-ball alors qu’ils procédaient à un banal contrôle d’identité. » Et le journaliste d’évoquer « un véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent malheureusement en banlieue et tendu par des individus de plus en plus jeunes ».
Un constat dramatique appuie ce matraquage : les délinquants d’aujourd’hui n’hésitent plus à torturer ces îlotiers attachés à promouvoir, à vélo, la « police de proximité ». Or cette version des faits a été inventée de toutes pièces, comme le reconnaîtra peu après l’instruction : aucune batte de base ball n’a jamais été utilisée, aucun guet-apens tendu aux policiers, la « dizaine » de jeunes se réduit à deux et surtout - cela apparaîtra clairement lors du procès en 2003- personne n’a pu jamais prouver la responsabilité des jeunes dans l’agression de la policière. En fait, le SGP-FO a inventé le scénario et les médias l’ont repris ou agrémenté sans une once de vérification. Que s’est-il passé en réalité ? Le 24 juillet 2002, rue des Pommiers à Pantin, trois policiers interpellent un jeune de quinze ans qui en paraît douze (il mesure 1 m 51 et pèse 38 kilos). Pour quel motif ? Mystère. Les policiers parleront d’un joint, puis d’une « odeur », mais rien (ni cannabis, ni mégot) n’a été retrouvé sur l’enfant. Est-ce parce qu’il est noir ou que les îlotiers, comme ils le reconnaîtront plus tard, connaissent déjà parfaitement son identité, toujours est-il qu’ils lui demandent ses papiers alors qu’il est seul en bas de chez lui. L’interpellation est extrêmement violente. L’adolescent, dont ni la carrure, ni le comportement ne représentait une menace flagrante pour l’ordre public, est saisi par le cou, balayé et plaqué à terre.
C’est plus tard que la policière du trio aura la mâchoire fracturée. Par qui ? On ne le saura jamais. Les seuls faits dont nous pouvons rendre compte avec certitude aujourd’hui (et dont les journalistes auraient pu à l’époque prendre connaissance) sont les suivants : un jeune arrive sur les lieux au moment de l’interpellation, s’indigne de la brutalité dont est victime l’adolescent et reçoit un coup de tonfa. La bagarre commence. Un deuxième riverain s’approche, se saisit du tonfa et s’enfuit. Ni les policiers, ni les médias, ni plus tard les juges ne réussiront à expliquer comment deux jeunes ont pu prendre le dessus sur trois policiers armés puis disparaître dans une coursive de HLM. D’autres questions resteront sans réponse. Pourquoi les deux collègues de la policière ont-ils été déclarés blessés dans un premier temps, puis reconnus indemnes dans un second ? Qu’avaient-ils à se reprocher pour alerter immédiatement leur syndicat ? Pourquoi celui-ci a-t-il éprouvé le besoin de façonner une version mensongère, et ce dans les deux heures seulement qui ont suivi l’accrochage ? La policière dira, quant à elle, ne se souvenir de rien.
Quoi qu’il en soit, le traitement médiatique de cette affaire met une fois encore en évidence le manque de temps et le goût du sensationnel qui plombent le travail des journalistes. Mais plus important encore, il donne à voir la spirale infernale qui alimente la représentation aujourd’hui dominante des « banlieues ». Comme si, désormais, tout reportage sur ce qui s’y passe échappait aux règles élémentaires de l’enquête pour mobiliser un scénario écrit à l’avance : la violence et la sauvagerie des « jeunes ».
En effet, si la version diffusée sciemment par un syndicat policier a été si facilement reprise par la presse, ce n’est pas seulement par paresse ou négligence. C’est aussi qu’elle est conforme aux grilles de lecture appliquées habituellement aux faits divers de « banlieue ». Dans ces territoires, les jeunes semblent d’emblée suspects, sinon coupables. En témoigne l’usage récurrent de l’expression « connus des services de police », revenue à plusieurs reprises dans les reportages sur Pantin, sans que soit précisé le sens qu’il convient d’accorder à cette formule dans un contexte où les interpellations non justifiées se multiplient, avec un recours croissant, pour un mot de travers, à une inculpation pour outrages et rébellion.
L’organisation même des reportages télévisés montre à quel point ces réflexes sont désormais profondément ancrés. Des jeunes de Pantin ont bien été interviewés. Conformément à la logique de « l’équilibre », leur témoignage est recueilli et l’on entend leur version des faits : il s’agit un « dérapage » suite à un contrôle d’identité. Mais dans les séquences diffusées les 24 et 25 juillet par différentes chaînes, le cadrage fait apparaître une foule de jeunes parlant tous en même temps de manière précipitée, riant pour certains. Ils forment un groupe homogène et anonyme, confortant les stéréotypes globalisants. De l’autre côté, syndicalistes policiers et hommes politiques sont présentés et interviewés individuellement, et s’expriment dans un langage posé. De toute évidence, les paroles n’ont pas le même poids.
L’organisation et la distribution des témoignages sont déterminées par un autre facteur : les liens étroits entre médias et classe politique. De façon consciente ou non, les journalistes se calquent sur l’agenda des gouvernants. Or le « traquenard » de Pantin coïncide jour pour jour avec l’examen, le 24 juillet 2002, du projet de loi Perben prévoyant l’enfermement des mineurs de plus de 13 ans. Et une semaine plus tôt, Nicolas Sarkozy venait de présenter à l’Assemblée nationale son projet de loi sur la Sécurité intérieure... Si l’affaire de Pantin est traitée de manière aussi expéditive, avec aussi peu de précautions, c’est aussi qu’elle apparaît comme le fait divers illustratif par excellence du débat tel qu’il est alors construit politiquement : faut-il ou non davantage punir les mineurs délinquants ?
Tous les ingrédients du « bon » sujet sont donc réunis. Après « l’enquête sur place », les journalistes laissent la parole aux hommes politiques, une parole "autorisée" qui vient commenter l’agression et monter en généralité pour présenter l’affaire comme un cas exemplaire. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent tour à tour « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », va jusqu’à déclarer : « Face à cette montée de la délinquance et en particulier de la délinquance des mineurs - dois-je rappeler que parmi les agresseurs il y a un enfant de onze ans - il faut que la société apporte des réponses de très grande fermeté ». Un enfant de onze ans ? Les journalistes ne relèveront pas le mensonge, pas plus qu’ils ne s’inquiéteront de voir les jeunes jugés et condamnés par avance, en dépit de la règle élémentaire de la présomption d’innocence. De son côté, Claude Bartolone, député PS du 93, fustige une « lâche et violente agression » et réclame qu’elle soit « durement et rapidement sanctionnée ». Le PCF de Pantin s’inquiète du « déferlement de violence » et exige plus d’effectifs pour la police de proximité.
Mais pendant que médias et politiques se lâchent, la bulle judiciaire se dégonfle déjà. Le 26 juillet 2002, le parquet de Bobigny ouvre une information judiciaire pour « violences ayant entraîné la mutilation ou l’infirmité d’un fonctionnaire de police », écartant ainsi toute notion de préméditation, donc de « traquenard ». Les premières nuances apparaissent avec l’édition du Monde du 26 juillet. On y parle toujours « d’une dizaine de jeunes dont l’un armé d’une batte de base-ball selon la police », mais la parole est aussi donnée aux jeunes : « l’histoire des battes, c’est de l’invention magique », expliquent ces derniers. En revanche, dans l’Humanité du même jour, qui consacre aux événements son premier grand article sous le titre « Chaos Pantin », la thèse du syndicat policier continue de faire autorité : un contrôle d’identité qui fait suite à la saisie d’un deux roues la veille de la bagarre.
Malgré cette volte-face bientôt généralisée, les médias ne semblent pas ressentir le besoin d’en savoir plus : si elle était fausse, pourquoi la version policière a-t-elle été diffusée, relayée et amplifiée ? Que s’est-il réellement passé ? Pas de temps à perdre en investigations, que ce soit rue des Pommiers ou auprès de FO Police, dont le jeu trouble avait pourtant de quoi éveiller la curiosité.
Un autre détail intéressant aurait pu donner matière à enquête. La scène de l’agression a été filmée à partir de deux endroits différents, par une caméra de vidéo surveillance d’un studio d’enregistrement situé à proximité et par un particulier. Or les deux enregistrements ont été immédiatement saisis par la police puis déclarés « inutilisables ». Dans le Figaro (25/07/02), un article mentionnera un enregistrement effectué par un passant au camescope : « La cassette a été remise à la Direction départementale de la sécurité publique saisie de l’enquête. Cette pièce à charge aurait permis de procéder, quelques heures plus tard, aux premières interpellations. » Par la suite, cette mystérieuse cassette ne sera plus jamais évoquée.
Rien ne sera dit non plus des décisions curieuses qui ponctuent l’instruction : l’absence de reconstitution, ou le refus de procéder à l’examen des chaussures des protagonistes, qui aurait permis peut-être d’identifier l’auteur du coup porté à la policière (selon les enquêteurs, c’est un coup de pied qui aurait causé la fracture à la mâchoire). Dès lors que « l’actualité » retombe, que la précipitation et les négligences des journalistes deviennent flagrantes, le plus grand silence se fait sur l’affaire. Personne ne relèvera l’acharnement des policiers à mettre en cause nommément des jeunes de la rue des Pommiers afin d’accréditer la thèse, de moins en moins plausible, d’une agression collective.
Cet acharnement va d’ailleurs connaître un échec cuisant. D’abord, l’enregistrement des coups de téléphone portable prouve que le dernier jeune arrivé sur les lieux n’était pas présent au moment où la policière a été frappée, alors qu’il était initialement englobé dans la masse des jeunes qui auraient attaqué les policiers. Finalement, il sera établi qu’un seul et unique jeune s’est battu avec les deux policiers, tandis que la femme maintenait par terre le jeune de 15 ans. Toutes les autres personnes accusées par les deux vététistes seront mises hors de cause.
Le 14 novembre 2003, les deux jeunes mis en examen dans cette affaire passent en procès à Bobigny. Leur seul tort clairement établi est d’avoir dérobé un tonfa aux policiers et de s’être enfuis. Mais le contexte émotionnel créé par l’exploitation du faux « traquenard » ne laisse pas les magistrats insensibles. Bilan : trois ans et demi de prison dont un an avec sursis pour le premier, trente mois dont huit avec sursis pour le second, sans que leur responsabilité dans l’agression de la policière ait été à aucun moment prouvée.
Bien sûr, les médias ne sont pas responsables de ce jugement. Mais il n’en reste pas moins qu’à toutes les étapes de cette affaire, l’emballement médiatique a laissé des traces. Dans les mémoires, tout d’abord : quiconque se souvient d’une agression à Pantin en juillet 2002 garde à l’esprit une batte de base ball ou un guet-apens, et y associe plus ou moins explicitement une « bande » de voyous. L’histoire de Pantin a bel et bien contribué à la légitimation médiatique des discours sécuritaires. Or ces discours ont des traductions très concrètes. Dès le 24 juillet, et pendant une semaine, les habitants de la rue des Pommiers font face à un déploiement de force inouï. CRS, BAC, simples policiers, tout ce qui porte un uniforme investit le quartier armes au poing. On interpelle le premier venu, on fracasse des portes, on perquisitionne des logements, on terrorise des familles. « Ils seraient venus chercher Ben Laden, ça n’aurait pas été pire », se souvient une riveraine. Ces intimidations laisseront un impact durable. La famille d’un jeune qui avait été impliqué par erreur a préféré ensuite déménager. D’autres ont reçu des menaces de mort, surtout après que soit le site « SOS Racaille », trè probablement « informé » par des policiers, eut diffusé l’adresse de jeunes alors entendu par la police, les proposant au lynchage « au cas où la justice ne serait pas assez sévère ». Aujourd’hui encore, il n’est jamais bon pour un jeune d’être arrêté par des policiers quand l’adresse de la rue des Pommiers figure sur sa carte d’identité. Car finalement, le plus grave, c’est autant ce que racontent les médias que ce qu’ils passent sous silence : le harcèlement (notamment de la part de la police) que de nombreux habitants des cités HLM subissent aujourd’hui, les tensions et les violences qui en résultent.
Les médias ont pourtant été alertés. Le 7 avril 2003, un comité de soutien (Collectif droit, justice et citoyenneté à Pantin) constitué à l’initiative du Mouvement Immigration et Banlieue (MIB) organisait une conférence de presse à Paris. Y étaient conviés les journalistes des principaux organes de presse afin qu’ils puissent entendre la parole des habitants et prendre connaissance des éléments du dossier. Le collectif s’efforça également d’attirer leur attention sur le comportement curieux des policiers, leurs témoignages contradictoires, leur affolement après le coup porté à la collègue, laissée seule sur le trottoir... Mais peu de journalistes ont fait le déplacement. Il est vrai que la mise en cause de leur travail et de leur rôle ne constituait pas une info très attractive. Parmi les rares à s’en faire l’écho, Le Parisien reconnut les « dérives » qui avaient été les siennes à l’époque des faits. Mais cela n’a pas empêché plusieurs journalistes de retomber dans leurs habitudes au moment du procès et de ressusciter la thèse d’une agression collective à l’aide de battes de base-ball... Ainsi dans Libération (11/11/03), où l’on pouvait lire que « le 24 juillet 2002, le contrôle d’identité s’est transformé en un véritable tabassage subi par les policiers. »
Ironie suprême pour les jeunes et leurs familles de la rue des Pommiers, le 20 septembre 2002, on apprenait dans les journaux que les trois îlotiers de Pantin avaient été décorés par Nicolas Sarkozy en personne « pour acte de courage et de dévouement ». « J’ai hâte de reprendre le travail, se confiait la policière à l’AFP. Je voudrais faire carrière, or c’est dans le 93 que l’on apprend à travailler, c’est là aussi que les gens ont le plus besoin de nous ».
Sylvie Tissot
RETOURA PERPÉTUITÉ !
par Jean-Marc Rouillan
Message pour la réunion d'information organisée le 18 juillet 2005 par le
Collectif marseillais de soutien aux prisonniers d'Action directe.
(publié le 23.07.05 sur le site www.action-directe.net
Les juges des tribunaux d'application des peines (TAP) ont rejeté les demandes
de libération conditionnelle de Nathalie et de Georges et il en sera sans aucun
doute de même pour moi le 27 juillet prochain.
Ainsi, plus de 18 années après, les magistrats pensent que nous n'avons pas
assez enduré. Que nous devons encore et toujours payer. Et ils nous rejouent
sur tous les tons la vieille rengaine du chantage au repentir et au reniement.
Contrairement aux autres pays européens dans lesquels elle est en vigueur,
enFrance, la perpétuité n'a pas de date butoir. Dans deux, dix... ou quinze ans,
les juges pourront toujours répondre à nos demandes de libération
conditionnelle : « L'intéressé n'entend renier ni ses convictions politiques
ni la lutte armée qui en découlait » (1)
Pour recouvrer la liberté, il n'est donc aucunement question de temps de prison
à effectuer. Ainsi, s'ils ne nous libèrent pas aujourd'hui pourquoi
soutiendraient-ils un avis contraire au bout de 20, 25 ou 30 ans ?
Au vu des statistiques pénales ?
Ou en signe d'infinie humanité, lorsque nous serons moribonds ?
Face à l'état de santé de Georges et de Nathalie, certains de vous à l'extérieur
évoquent sans détours l'acharnement judiciaire. Certes !
Mais si vous détachez cet acharnement de son contexte historique, il est inintelligible.
Nous n'avons pas assassiné un enfant à coups de tisonnier, ni jeté les corps d'une famille
entière dans un puits (2). Ni commis aucun attentat massacre dans un bus ou un train.
Alors pourquoi, contre nous justement, l'État persiste-t-il dans son féroce entêtement ?
Pour saisir pleinement la partie se jouant, il faut remonter dans le temps
de presque deux décennies.
- Les tribunaux spéciaux utilisèrent systématiquement la perpétuité
dès leur création à l'automne 86 et durant l'hiver suivant. Cette peine se chargeait
d'un message fondateur. Autour de la sentence suprême, s'établissait
l'unanimité de la condamnation politique et morale. Quasiment une
excommunication nationale ! Et dans nos procès à grand spectacle
(souvent basés sur des dossiers de bric et de broc) se dessinèrent en grande partie les
frontières de l’agir politique d'extrême gauche après le triomphe de la
révolution néo-conservatrice. Dès lors, les militants espérant être tolérés
par le système devaient impérativement condamner la lutte de rupture et de
critique radicale que nous personnalisions. Et donc avec les tribunaux, nous
condamner sans ambiguïté. Et c'est ce qui se passa. Et aujourd'hui,
l'acharnement judiciaire porte le même message : « Si certains d'entre vous
osent dépasser les limites autorisées de la contestation, voilà quel sera votre
sort ! » C'est pourquoi, de nos jours encore, ils s'obstinent également
à démontrer que le consensus de nos condamnations se perpétue, que nos demandes
ne sont soutenues par aucune force politique institutionnelle ou issue du
mouvement social réel. Nous devons tenir nos rôles de bannis jusqu'au bout.
Et très idéologiquement, ils maintiennent les principaux axiomes de notre
répression. S'il n'y avait plus consensus pour notre punition totalitaire, seul
perdurerait l'acharnement haineux du parti de l'ordre et de ses factions
sécuritaires.
- A travers un mécanisme tout simple, la perpétuité fut le fruit de décisions
administratives et non la sanction d'un débat judiciaire.
Pour les besoins du message idéologique, aucune cour d'assises spéciale ne
prononçait de circonstances atténuantes. Dès lors, la réclusion perpétuelle se
résumait à une peine automatique, reposant sur la mise en forme de l'acte
d'accusation par la section spéciale (14e chambre du parquet, dite
anti-terroriste). Les cours entérinaient les charges en préservant une
théâtralité procédurale.
Par un glissement sécuritaire, les juges transformèrent les accusations de
reconstitution de ligue dissoute (3), en association de malfaiteurs à caractère
terroriste pour être définitivement requalifiées en complicité. Et pour établir
la complicité, nul besoin de connaître précisément les implications de chacun,
selon le code, la condamnation peut être égale à celle des auteurs directs. Et
c'est ainsi que les perpétuités furent prononcées automatiquement (4).
- Dans les procès de la fin des années 80, la perpétuité assuma le visage de
l'élimination carcérale des militants. Dès le début, elle se combina à l'usage
de la torture blanche et aux différentes variantes de l'isolement, jusqu'aux
multiples arbitraires et autres censures.
La perpétuité a toujours été comprise comme l'instrument essentiel de pression.
Car comme nous l'avons dit plus haut, pour être libérés, nous devons
impérativement leur demander nos libérations. Ainsi ils auront
sempiternellement la possibilité de réitérer leur vieux chantage : « Repentez
vous ou sinon crevez en prison ! »
Un très vieux chantage en effet, car dès la fin de ma garde à vue au Quai des
Orfèvres, juste avant de pénétrer dans le bureau du juge d'instruction, le
procureur Marceau me proposa la liberté en échange d'une collaboration
politique. Et ainsi régulièrement au cours de ces années, la libération nous
fut offerte si nous acceptions de déclarer publiquement nos reniements.
Ne comprenant rien aux termes politiques de ce chantage et en forçant encore un
peu le trait, il se trouvera des gens « bien intentionnés » pour affirmer que
si nous restons en prison, c'est parce que nous le voulons bien.
Ne croyez jamais à la normalisation dans les affaires de justice politique.
Ainsi, nous avons connu des condamnés à perpétuité libérés après 4 ou 5 ans de
détention ou après 11 ans comme le commando Anis Naccache. Les exemples sont
plus nombreux que les adulateurs de la justice indépendante ne le croient. Dans
cette politique de marchands de tapis, notre situation n'évolue pas, non par la
faute de quelques juges consciencieux appliquant la loi. Nous refusons de payer
le prix politique, tout simplement. D'autres carrément utilisent le
porte-monnaie et leurs comptes en pétrodollars comme le gouvernement libyen qui
calma juges et parties civiles à coup de milliards. L'affaire de l'attentat
contre le DC10 d'UTA fut étouffée sous un édredon de billets.
Aujourd'hui après plus de 18 ans de prison, le chantage n'a guère évolué. Sans
détours, les TAP nous le resservent.
Entre parenthèse, personne ne s'étonne que des agents de l'État laïque exigent
ainsi une contrition au caractère si franchement religieux. Qui condamne cette
demande officielle d'apostasie ? Bientôt sur nos bûchers, les juges nous
tendront la croix à baiser et aucun citoyen n'élèvera la voix pour protester !
L'objectif de la perpétuité était la perpétuation de ce chantage jusqu'au bout,
jusqu'au dernier souffle. La réaction actuelle ne peut admettre que nous
sortions de prison encore debout. Il faut voir combien ils enragent aux
déclarations de Joëlle qui, sur son lit d'hôpital, défend encore sa dignité,
celle d'une femme ayant passé 20 ans de sa vie dans des cachots en raison de sa
participation à la cause révolutionnaire. Oui debout, c'est à dire sans avoir
sali ni renié l'expérience armée de l'après-68. L'enjeu est là. Pour les
tenants de la révolution néo-conservatrice, la boucle sera bouclée le jour où
nous, les derniers des derniers, nous, les bannis, nous aurons cosigné, par nos
reniements, le contrat contestataire et les limites qu'il sanctifie.
- Nos perpétuités correspondent à une époque précise de la guerre civile
européenne(5), à son point de basculement. Les pays capitalistes parvenaient à
vaincre les signataires du Traité de Varsovie, rangés aux côtés de l'URSS. Le
mur de Berlin était renversé. Simultanément les deux pays fondamentaux de la
Conférence des non-alignés (6), la Yougoslavie et l'Algérie, sombraient dans des
guerres civiles barbares. Le capitalisme global semblait sans obstacle. Et sa
victoire se révélait totale et totalitaire, fini le socialisme d'État, terminée
la nationalisation des ressources de matières premières, levées toutes les
barrières et écrasées toutes les résistances. L'ouragan libéral emportait tout
sur son passage. Les laudateurs de l'ordre nouveau évoquèrent même la fin de
l'Histoire avec un grand « H ». C'était l'époque du culte de l'entreprise,
comme par enchantement, la lutte des classes s'évanouissait (7). Et, entre autre,
par une morale chrétienne rigoureuse et l'amour du travail salarié, il fallait
éradiquer jusqu'à la dernière racine de l'esprit de 68.
Dans ces chambardements et les flonflons réactionnaires, nos condamnations
suprêmes sanctionnaient autant notre défaite que celle plus générale du camp
prolétarien tout entier.
Qu'on le veuille ou non, la contradiction violente et permanente entre les deux
blocs dominait l'action des organisations révolutionnaires. Nous nous situions
à l'époque de la guerre froide et de l'offensive de la réaction. Nous luttions
du temps de Reagan et de Thatcher. Bien sûr, seuls les plus anciens d'entre
vous comprennent ce que cela signifie, c'est si loin. En ce temps-là, la
«contre-révolution néolibérale » préparait la guerre des étoiles. Et l'activité
de la guérilla Action Directe se plaçait résolument dans le sabotage général de
la stratégie impérialiste de reconquête :
- agression du bloc de l'Est (politiques de réarmement, crise des missiles,
militarisation et pacification des sociétés occidentales...) ;
- politique des restructurations industrielles (nouvelles mesures dans
l'intensification du travail, chômage galopant et formation aggravée d'une
armée industrielle de réserve, écrasement des résistances politiques et
syndicales...) ;
- réinstauration des termes fondateurs du colonialisme dans le rapport avec les
pays du Sud (intensification des pressions pour le recouvrement de la dette,
diktats pour la levée des barrières et le démantèlement des nationalisations,
spéculations boursières sur le prix des matières premières, interventions
armées, écrasement de toute velléité d'indépendance politico-économique...). A
partir de là, il est facile de comprendre que notre action ne s'est jamais
inscrite dans un contexte national. Elle ne visait aucunement à répondre à des
transformations locales et partielles (8). Nous revendiquions notre appartenance
au front mondial de la résistance révolutionnaire, une première ligne de feu
parcourant les faubourgs de Milan, de Berlin, ceux de Beyrouth ou de Buenos
Aires et Bogota. Nous défendions le front anti-impérialiste. Et nous la
pratiquions avec les révolutionnaires de la métropole comme avec les
révolutionnaires du Sud.
Confrontés à l'acharnement des autorités françaises, nous serons bientôt, à n'en
pas douter, les derniers prisonniers politiques de ce front révolutionnaire.
Dans les prisons européennes, nous avons été des milliers, nous ne sommes plus
de nos jours qu'une poignée. Pourtant ils ne nous feront pas fléchir. Nous
hisserons haut le drapeau de cette expérience historique, celle qui débuta au
tout début des années 70, par le sabotage des ordinateurs planifiant les
bombardements américains sur le Nord-Vietnam. A l'époque également, nous
dénoncions la collaboration des régimes européens avec les dictatures
espagnole. portugaise et grecque et j'étais moi-même engagé dans la guérilla
contre Franco. Cette histoire eut un prix humain très lourd. Nous en avons
conscience et nous n'avons rien oublié de leurs crimes comme des souffrances
subies. Pourtant, en tant que révolutionnaires, nous refuserons toujours de
mettre sur le même pied d'égalité la souffrance des oppresseurs et la
souffrance des opprimés, comme nous ne mettrons jamais sur un même pied
d'égalité la violence des oppresseurs et la contre-violence des opprimés. Notre
violence passée était sans commune mesure avec celle des puissants, comme, en
leur temps, les bombardements de Hai-phong par l'aviation française puis plus
tard ceux d'Hanoi par les B52 américains. Elle n'a rien à voir avec les crimes
de la bataille d'Alger ou plus récemment avec les sièges sanglants de Falluja
ou de Jénine. Nous n'avons jamais été des tortionnaires comme le ministre Papon
ou le général Aussaresse. Nous n'avons jamais officié à Abou Ghraib ni à Khiam (9)
et autre Guantanamo. Alors, de grâce, que des procureurs ne viennent pas nous
faire la leçon, ils sont ridicules. Malgré la prison et le matraquage
idéologique, nous savons encore faire la part des choses.
Justement, notre violence figurait l'expression la plus radicale de notre
rupture avec l'ordre criminel des sociétés capitalistes et impérialistes.
Et tant qu'il restera debout un seul prisonnier de ce temps, cette lutte ne se
conjuguera pas à l'imparfait des livres d'histoire. Elle sera encore et
toujours une résistance inscrite dans l'air du temps.
Dans nos dossiers de libération conditionnelle, aussi longtemps que le pouvoir
politique ne donnera pas d'ordre de libération, les mécanismes judiciaires
tourneront à vide et se ridiculiseront. Les services de réinsertion récitent
les fiches techniques et les directives portant sur la protection des victimes,
les indemnisations et autres sacro-saintes liturgies actuelles de la contrition.
Les directeurs de prison psalmodient les consignes de leur administration
centrale en soutenant des avis défavorables basés sur nos natures de
prisonniers rebelles et irréductibles. Les procureurs ânonnent les télex en
provenance de la Place Vendôme. Les experts médicaux déclarent les prisonniers
malades en excellente santé. Les TAP flairent l'air du temps. Et les cours
d'appel confirment les décisions quand elles sont négatives et les infirment
dans le cas contraire.
Englués dans leurs fantasmes sécuritaires, les juges de Troyes et ceux de
Mulhouse n'hésitent pas à affirmer que l'organisation Action Directe existe
encore. 16 ans après sa disparition (10) ! Le TAP d'Arras quant à lui, reproche à
Nathalie que Joëlle ose encore prendre la parole alors qu'elle n'est qu'en
suspension de peine. Décidément, ils ne peuvent admettre que nous nous
exprimions encore. Comme au moyen âge, ils seraient bien capables d'ordonner
qu'on nous coupe la langue ! Il est clair que ce n'est pas un ou dix juges qui
nous libéreront. Ils marchent au sifflet. Ils n'ont pas de poids réel dans
notre maintien en détention, ils sont là pour le décorum, seule compte la
volonté politique des gouvernants, une politique réactionnaire se mijotant dans
les ministères. Et ces messieurs nous libéreront uniquement le jour où ils
entrever-ront un intérêt politique à le faire. Pas avant. Sauf, bien sûr, si
une puissante mobilisation politique les force à reculer et à relâcher leur
acharnement. C'est l'enjeu de la bataille en cours.
Notes :
1 - Extrait du refus du TAP de Mulhouse pour Georges Cipriani.
2 - Pour évoquer plus précisément l'affaire de la tuerie d'Auriol, les membres
du commando du SAC (Service d'action civique, groupe lié au RPR et en
particulier à Charles Pasqua qui en était le responsable occulte) condamnés
pour ces assassinats ont été libérés. Pour eux l'application des peines
fonctionna parfaitement avec des permissions de sortir régulières puis une
libération conditionnelle.
3 - En août 1982, l'organisation Action Directe a été dissoute par décret
gouvernemental. Mais l'inculpation de reconstitution de ligue dissoute était
encore une inculpation trop politique. Dans leur volonté de criminalisation,