27 mai 1980 – L’écrasement de la Commune de Gwangju (Corée du Sud)

Source traduite par nos soins : libcom.org : The Gwangju uprising, 1980

C’est l’histoire d’un soulèvement d’une semaine dans la ville de Kwangju, en Corée du Sud, contre le régime du dictateur soutenu par l’Occident, le général Chun Doo-Hwan. Bien que réprimé dans le sang, ce soulèvement a contribué à déclencher une série de rébellions similaires à travers l’Asie, conférant à la population de nombreux droits démocratiques.

Au cours des deux derniers siècles, deux événements se sont révélés être des témoins uniques de la capacité spontanée de milliers de citoyens ordinaires à se gouverner : la Commune de Paris de 1871 et le Soulèvement du peuple de Kwangju de 1980.

Dans les deux villes, des citoyens non armés opposés à leurs propres gouvernements ont effectivement pris le contrôle de l’espace urbain et l’ont maintenu malgré la présence de forces militaires bien armées cherchant à rétablir « l’ordre public »; des centaines de milliers de personnes se sont montrées à la hauteur de la situation et ont créé des organes populaires de pouvoir politique qui remplaçaient efficacement les formes de gouvernement traditionnelles; les taux de criminalité ont chuté pendant la période de libération; et les gens ont ressenti des formes de solidarité qu’ils ne soupçonnaient pas auparavant.

Les réalités libérées des communes de Paris et de Kwangju contredisent le mythe largement répandu selon lequel les êtres humains sont essentiellement pervers et exigent donc des gouvernements forts pour maintenir l’ordre et la justice. Le comportement des citoyens au cours de ces moments de libération a plutôt révélé une capacité innée d’autonomie et de coopération. Ce sont les forces du gouvernement, et non le peuple non gouverné, qui ont agi avec une grande brutalité et une grande injustice.

Répression contre un étudiant à Kwangju le 20 Mai 1980

Les événements de Kwangju se sont déroulés après que le dictateur de la Corée du Sud, Park Chung-Hee, ait été assassiné par son propre chef du renseignement. Dans l’euphorie qui a suivi la disparition de Park, les étudiants ont dirigé un vaste mouvement en faveur de la démocratie, mais le général Chun Doo-Hwan s’est emparé du pouvoir et a menacé de recourir à la violence si les manifestations se poursuivaient. Partout en Corée, à la seule exception de Kwangju, les gens sont restés chez eux. Avec l’approbation des États-Unis, le nouveau gouvernement militaire a alors transféré les parachutistes les plus aguerris des lignes de front de la zone démilitarisée pour donner une leçon à Kwangju. Une fois que ces troupes ont atteint Kwangju, elles ont terrorisé la population de façons inimaginables. Lors des premières confrontations du 18 mai au matin, ils ont utilisé des matraques spécialement conçues pour briser la tête d’étudiants sans défense. Alors que les manifestants cherchaient la sécurité et se regroupaient, les parachutistes attaquèrent violemment : « Un groupe de militaires a attaqué un élève isolé. Ils lui ont défoncé la tête, l’ont piétiné le dos et lui ont donné des coups de pied au visage. Quand les soldats en ont eu fini, il ressemblait à un tas de vêtements trempés dans de la soupe à la viande. » [Lee Jae-Eui, Journal de Kwangju: Au-delà de la mort, au-delà des ténèbres du siècle, p.46] Les corps étaient entassés dans des camions, où les soldats continuaient à les battre et à leur donner des coups de pied. À la nuit tombée, les parachutistes s’étaient installés dans plusieurs universités.

Comme les étudiants ont riposté, les soldats ont utilisé des baïonnettes et ont arrêté des dizaines de personnes, dont beaucoup ont été déshabillées, violées et encore plus brutalisées. Un soldat a brandi sa baïonnette contre des étudiants capturés et leur a crié: « C’est avec cette baïonnette que j’ai coupé les seins de quarante femmes du Viet Cong [au Vietnam]! » Toute la population était sous le choc de la réaction excessive des parachutistes. Ils étaient tellement hors de contrôle qu’ils ont même poignardé à mort le directeur de l’information du commissariat de police qui avait tenté de les convaincre d’arrêter le massacre. [Kwangju Diary, p. 79]

Malgré des passages à tabac et des centaines d’arrestations, les étudiants ont continué à se regrouper et ont riposté avec ténacité. Alors que la ville se mobilisait le lendemain, parmi les manifestants, il y avait plus de gens de tous horizons que d’étudiants. [The May 18 Kwangju Democratic Uprising, p. 127] Cette génération spontanée d’un mouvement populaire a transcendé les divisions traditionnelles entre les travailleurs et les étudiants, un des premiers signes de la généralisation de la révolte. Une fois de plus, les parachutistes ont eu recours à une brutalité cruelle, tuant et mutilant tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Même les chauffeurs de taxi et de bus cherchant à aider les blessés et les personnes qui saignaient ont été poignardés, frappés et parfois tués. Certains policiers ont secrètement tenté de libérer des prisonniers, et ils ont également pris des coups de baïonnettes. [Kwangju Diary, p.113] De nombreux policiers sont tout simplement rentrés chez eux et le chef de la police a refusé d’ordonner à ses hommes de tirer sur les manifestants, en dépit de l’insistance de l’armée.

Les gens ont riposté avec des pierres, des battes, des couteaux, des tubes, des barres de fer et des marteaux contre 18 000 policiers anti-émeute et plus de 3 000 parachutistes. Bien que de nombreuses personnes aient été tuées, la ville a refusé de se calmer. Le 20 mai, un journal appelé « Militants’ Bulletin » a été publié pour la première fois. Il fournissait des informations précises, contrairement aux médias officiels. À 17h50, une foule de 5 000 personnes a franchit une barrière de police. Lorsque les parachutistes les ont repoussé, ils se sont rassemblés et se sont assis sur la route. Ils ont ensuite choisi des représentants pour tenter de séparer davantage la police de l’armée. Dans la soirée, la manifestation a atteint 200 000 personnes dans cette ville de 700 000 habitants. La foule massive a unifié les travailleurs, les agriculteurs, les étudiants et des personnes de tous les horizons. Neuf autobus et plus de deux cents taxis ont conduit le cortège sur l’avenue Kumnam, la zone commerçante du centre-ville. Une fois de plus, les parachutistes ont violemment attaqué et cette fois toute la ville a riposté. Pendant la nuit, des voitures, des jeeps, des taxis et d’autres véhicules ont été incendiés et poussés vers les forces armées. Bien que les militaires aient attaqué à plusieurs reprises, la soirée s’est terminée dans une impasse à Democracy Square. À la gare, de nombreux manifestants ont été tués et au Province Hall, à proximité de Democracy Square, les parachutistes ont ouvert le feu sur la foule avec des M-16, faisant de nombreux morts.

Les médias censurés n’ont pas rapporté ces meurtres. Au lieu de cela, de fausses informations concernant des actes de vandalisme et des actes mineurs de la police ont été inventés. La brutalité de l’armée n’a pas été mentionnée. Après que les nouvelles de la nuit aient à nouveau échoué à rendre compte de la situation, des milliers de personnes ont encerclé le bâtiment des médias de la MBC. Rapidement, la direction de la station et les soldats qui la gardaient se sont retiré et la foule est entrée en masse. Incapables de faire fonctionner les installations de diffusion, des manifestants ont incendié le bâtiment. Mais la foule a intelligemment ciblé les bâtiments incendiés :
« À 1 heure du matin, des citoyens se sont rassemblés au bureau des impôts, ont cassé les meubles et y ont mis le feu. La raison en était que les impôts destinés à la vie et à l’aide sociale étaient utilisés pour l’armée et la production d’armes pour tuer et frapper le peuple. Ce qui était très inhabituel c’était de mettre le feu aux stations de radiodiffusion et au bureau des impôts tout en protégeant le poste de police et d’autres bâtiments.  » [The May 18 Kwangju Democratic Uprising, p. 138]

Outre le bureau des impôts et deux bâtiments des médias, le bureau de contrôle du travail, le dépôt de voitures de Province Hall et 16 véhicules de police furent incendiés. La bataille finale à la gare vers 4 heures du matin a été intense. Les soldats ont de nouveau utilisé des M-16 contre la foule, tuant beaucoup de manifestants des premiers rangs. Mais d’autres ont escaladé les corps pour continuer le combat contre les militaires. Avec un courage incroyable, le peuple a triomphé et l’armée a battu en retraite précipitamment.

Le lendemain matin (21 mai), à 9 heures, plus de 100 000 personnes se sont à nouveau rassemblées sur l’avenue Kumam, face aux parachutistes. Un petit groupe a crié que certaines personnes devraient aller chez Asia Motors (un entrepreneur militaire) et saisir des véhicules. Quelques dizaines de personnes sont parties et n’en ont ramené que sept (nombre exact de manifestants sachant conduire). Alors qu’ils faisaient la navette avec d’autres conducteurs, 350 véhicules, dont des véhicules blindés de transport de troupes, ont été pris par le peuple. Conduisant ces véhicules expropriés dans la ville, les manifestants ont rassemblé la population et se sont également rendus dans les villes et les villages voisins pour propager la révolte. Certains camions ont rapporté du pain et des boissons de l’usine Coca-Cola. Des négociateurs ont été sélectionnés par la foule et envoyés à l’armée. Soudain, des coups de feu ont percé cette atmosphère déjà tendue, mettant fin à l’espoir d’un règlement pacifique. Pendant dix minutes, l’armée a tiré à l’aveuglette et ça a été un carnage : des dizaines de personnes ont été tuées et plus de 500 blessées.

Les gens ont vite répondu. Moins de deux heures après la fusillade, le premier poste de police a été perquisitionné pour obtenir des armes. De plus en plus de personnes ont formé des équipes d’action et ont attaqué les armureries de la police et de la garde nationale et se sont rassemblées à deux endroits centraux. Avec l’aide des mineurs de charbon de Hwasun, les manifestants ont obtenu de grandes quantités de dynamite et de détonateurs. [The May 18 Kwangju Democratic Uprising, p.143] Sept autobus de travailleuses du textile se sont rendus à Naju, où elles ont capturé des centaines de fusils et de munitions et les ont ramenés à Kwangju. Des saisies d’armes similaires ont eu lieu dans les comtés de Changsong, Yoggwang et Tamyang. Le mouvement s’est rapidement étendu à Hwasun, Naju, Hampyung, Youngkwang, Kangjin, Mooan, Haenam, Mokpo – au moins seize autres régions du sud-ouest de la Corée. [The May 18 Kwangju Democratic Uprising, p. 164] La prolifération rapide de la révolte est un autre indice de la capacité du peuple à s’autogouverner et à prendre des initiatives autonomes. Dans l’espoir d’amener le soulèvement à Chunju et à Séoul, des manifestants sont partis mais ont été repoussés par des troupes bloquant l’autoroute, les routes et les chemins de fer. Des hélicoptères de combat ont éliminé des unités de manifestants armés des comtés de Hwasun et de Yonggwang qui tentaient d’atteindre Kwangju. Si l’armée n’avait pas contrôlé si étroitement les médias et restreint les déplacements, la révolte aurait pu se transformer en un soulèvement national.

Dans le feu de l’action, une structure plus démocratique que les administrations précédentes de la ville a été mise en place. Réunis à Kwangju Park et à Yu-tong Junction, des cellules de combat et un comité de direction se sont formés. Des mitrailleuses ont été apportées à Province Hall (où l’armée avait son poste de commandement). À 17h30, l’armée se replie; à 20 heures, les gens contrôlaient la ville. Les acclamations ont fait écho partout. Bien que leurs armes de la Seconde Guerre mondiale soient bien inférieures à celles de l’armée, le courage et les sacrifices des gens se sont révélés plus puissants que la supériorité technique de l’armée. La Commune Libre a duré six jours. Les assemblées quotidiennes de citoyens ont exprimé la frustration séculaire et les aspirations profondes des gens ordinaires. Les groupes de citoyens locaux ont maintenu l’ordre et créé un nouveau type d’administration sociale – l’un, par et pour le peuple. Par coïncidence, le 27 mai, le jour même où la Commune de Paris avait été écrasée cent ans plus tôt, la Commune de Kwangju a été submergée par les forces militaires malgré une résistance héroïque. Bien que brutalement réprimé en 1980, le mouvement continua de se battre pendant sept ans. En 1987, un soulèvement national fut organisé pour finalement remporter une réforme électorale démocratique en Corée du Sud.

Comme le cuirassé Potemkine, les habitants de Kwangju ont à plusieurs reprises signalé l’avènement de la révolution en Corée du Sud – de la rébellion de 1894 à Tonghak et de la révolte des étudiants de 1929 au soulèvement de 1980. À l’instar de la Commune de Paris et du cuirassé Potemkine, la signification historique de Kwangju est internationale, pas simplement coréenne (ni française, ni russe). Sa signification et ses enseignements s’appliquent aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, au Nord et au Sud. Le soulèvement populaire de 1980, à l’instar de ces symboles de la révolution, a déjà eu des répercussions dans le monde entier. Après des décennies de répression des droits démocratiques fondamentaux dans toute l’Asie de l’Est, une vague de révoltes et de soulèvements a transformé la région. Les révolutions de 1989 en Europe sont bien connues, mais l’eurocentrisme empêche souvent la compréhension de leurs homologues asiatiques. Six ans après le soulèvement de Kwangju, la dictature de Marcos fut renversée aux Philippines. Aquino et Kim Dae-Jung s’étaient connus aux États-Unis et l’expérience de Kwangju a contribué à inspirer l’action à Manille.

Partout en Asie, des mouvements populaires pour la démocratie et les droits de l’homme ont fait leur apparition : la loi martiale a pris fin à Taiwan en 1987; en Birmanie, un mouvement populaire a explosé en mars 1988 lorsque des étudiants et des minorités ethniques sont descendus dans les rues de Rangoon. En dépit d’une répression horrible, le mouvement a contraint le président Ne Win à se retirer après 26 ans de règne. L’année suivante, des activistes étudiants en Chine ont déclenché un vaste appel à la démocratie. Ils ont ensuite été abattus sur la place Tiananmen et poursuivis pendant des années. Puis ce fut le tour du Népal. Les manifestations qui durèrent sept semaines à partir d’avril 1990 obligèrent le roi à démocratiser le gouvernement. Puis la Thaïlande a subi cette explosion. En mai 1992, une grève de la faim menée par un dirigeant de l’opposition a entraîné des centaines de milliers de personnes dans les rues. Des dizaines de personnes ont été tuées lorsque l’armée a réprimé les manifestations dans les rues. Suchinda Krapayoon a été contrainte de démissionner. En 1998, en Indonésie, des étudiants ont appelé à une « révolution du pouvoir populaire » et ont réussi à renverser Suharto. Des entretiens menés par un correspondant américain dans des universités indonésiennes ont permis de déterminer que le slogan du « pouvoir populaire » avait été adopté aux Philippines, de même que l’innovation tactique de l’occupation de l’espace public.

Écrit par George Katsiaficas
Tiré de la Fédération des Anarcho-Communistes du Nord-Est

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A Taxi driver – Taeksi Unjeonsa (택시운전사) de Jang Hoon
May 18 – Hwaryeohan hyuga – (화려한 휴가) de Kim Ji-hoon

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