À propos de foot – Le goal par Eduardo Galeano

Dessin Claude Serre

Extrait de Le football, ombre et lumière, Eduardo Galeano, 1995.

On l’appelle aussi gardien de but, et même, en Amérique latine, portier, Cerbère ou garde-barrière, mais on pourrait bien l’appeler martyr, payeur de pots cassés, pénitent ou gugusse. On dit que là où il met les pieds, l’herbe ne repousse pas.

C’est un solitaire. Il est condamné à regarder la partie de loin. Sans bouger de sa cage, il attend dans la solitude, entre ses poteaux, son exécution. Jadis, il était en noir, comme 1’arbitre. Maintenant, l’arbitre ne se déguise plus en corbeau et le goal charme sa solitude avec une fantaisie de couleurs.

Lui, il ne marque pas de buts. Il est là pour empêcher qu’on en marque. Le but, fête du football : le buteur fait exploser la joie, le gardien, ce trouble-fête, l’étouffe.

Il porte dans le dos le numéro un. Le premier à toucher son salaire ? Le premier à payer. Tout est toujours la faute du gardien. Et si ce n’est pas sa faute, il paye quand même. Quand un joueur quelconque fait une faute, c’est toujours lui qui est puni : on le laisse là, tout seul face à son bourreau, dans l’immensité de la cage vide. Et quand son équipe passe un mauvais après-midi, c’est lui qui est le dindon de la farce, sous une pluie de tirs au but, et qui expie les péchés d’autrui.

Les autres joueurs peuvent se tromper lourdement une fois ou même plusieurs, mais ils se rachètent par une feinte spectaculaire, une passe magistrale, un tir réussi : lui non. La foule ne pardonne rien au goal. A-t-il fait une mauvaise sortie ? Plongé à côté ? A-t-il laissé échapper le ballon ? Ses doigts d’acier sont-ils soudain de soie ? Par une seule bévue, le gardien de but fiche en l’air une partie ou perd le championnat, et alors le public oublie subitement tous ses exploits et le condamne à la disgrâce éternelle. Cette malédiction le poursuivra jusqu’à la fin de ses jours.

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