14-19 [L’actualité de l’époque] – Jeanne Labourbe (1877-1919) : La 1ère communiste française

Sources :
Octobre 17. Jeanne Labourbe, l’institutrice française tuée à Odessa,
Mediapart, Antoine Perraud.
LABOURBE Jeanne ( 1877 - 1919 ) par le collectif des introuvables du mouvement ouvrier.
Lire aussi : 
Jeanne Labourbe, Franz VAN DER MOTTE, Éditions Les points sur les i, 2008.
La révolte de la Mer Noire, MARTY André, Éditions Sociales, 1949.

Nous avons découvert Jeanne Labourbe, pendant la création de 14-19, La mémoire nous joue des tours, au fil de nos lectures sur la première guerre mondiale et sur tous ceux qui, au sein de l’Internationale prolétarienne, ont tenté de résister à cette guerre. Il nous a semblé important de sortir de l’oubli cette femme courageuse qui a voué sa vie à la Révolution et est devenue la 1ère communiste française (c’est-à-dire avant même la fondation du parti communiste en France) avant d’être exécutée en 1919 à Odessa par l’armée française parce qu’elle ne supportait pas l’idée que « les fils des communards de 71, les descendants des révolutionnaires de 93, viennent étouffer la grande révolution russe. »

1877-1919 – la 1ère communiste française

Lénine dit d’elle : « Le nom de la camarade Jeanne Labourbe, exécutée par les Français à Odessa pour propagande bolchevique, est devenu un symbole pour la presse socialiste en France et pas seulement pour sa tendance communiste. Même L’Humanité, plus proche de nos mencheviques et de nos socialistes-révolutionnaires, même pour ce journal, le nom de Jeanne Labourbe symbolise la lutte à la fois contre l’impérialisme français et en faveur d’une non-intervention dans les affaires russes. »

Jeanne Labourbe est la fille d’un journalier aux idées républicaines avancées, peut-être même ancien communard… En 1896, la jeune fille de 19 ans, repasseuse de son état, tombe sur une annonce réclamant les services d’une gouvernante en Pologne (alors rayée de la carte). Elle se rend sur place – dans l’empire russe –, exécute des travaux ménagers tout en apprenant le français aux enfants de ses employeurs. Elle se lie avec la famille d’un déporté politique, s’initie à la question sociale et devient courrier au service de la révolution qui fermente. En 1905, elle se jette dans la mêlée libératrice amenée à échouer. Elle change de prénom. Voici désormais « l’institutrice Jeanne Labourbe », comme elle ne cessera plus d’être désignée.

André Marty, mutin de la Mer Noire, raconte que :

Lorsqu’éclata la révolution de 1905, son grand cœur, son courage viril, son dévouement absolu à la cause prolétarienne la lancèrent dans le mouvement libérateur […] à partir de ce moment, elle se consacra au travail du POSDR (le futur Parti Communiste Russe) […]

Militante de toutes les minutes de la grande Révolution socialiste d’Octobre 1917, […] Le 31 août 1918, elle fonda le « Groupe communiste français de Moscou » [1].

Jeanne Labourbe, aidée par Mme Barberet, commença dès 1917 à gagner à la fraternisation avec la Révolution les membres des missions militaires françaises et autres français envoyés en Russie. […] Elle était pour tous ses camarades le modèle du dévouement, de l’abnégation et de la vaillance. […]

Après la révolution d’octobre 1917, la Russie connaît à la fois la guerre civile et l’intervention étrangère. Lénine signe la paix avec l’Allemagne. Mais les pays de l’Entente (France, Angleterre, Grèce, Japon, États-Unis…) veulent isoler l’Europe de la contagion des idées révolutionnaires. Ils vont même jusqu’à débarquer en Russie septentrionale : les Anglais attaquent dans la Baltique et en Mer Noire, les Turcs pénètrent dans le Caucase, les Américains et les Japonais occupent Vladivostok.
Clémenceau conçoit une gigantesque opération de soutien aux armées Blanches, les armées contre-révolutionnaires. Entre décembre 1918 et janvier 1919 Sébastopol, Odessa, Nikolaïev et Kherson sont occupées. Simultanément les forces Blanches attaquent en Crimée.
En 1919, bon nombre de soldats ne sont toujours pas démobilisés. Le « ras-le-bol » et le refus de jouer aux contre-révolutionnaires, de se transformer en « gardiens de la bourgeoisie » vont aboutir à des mutineries. Les premiers soulèvements ont lieu dans les troupes terrestres dès février.

André Marty raconte comment Jeanne Labourbe se retrouve à Odessa :

Elle était frémissante quand elle apprit que les soldats français avaient débarqué à Odessa. Elle ne pouvait supporter l’idée, disait-elle, que « les fils des communards de 71, les descendants des révolutionnaires de 93, viennent étouffer la grande révolution russe. » […] Elle obtint du Comité central du Parti d’être envoyée à Odessa. Elle y arriva en traversant le front.

Elle se jeta dans l’action avec sa foi, son enthousiasme. Elle remaniait la rédaction des tracts, des journaux, trouvant toujours qu’ils n’étaient pas assez vivants, qu’ils n’accrochaient pas assez le cœur des soldats … »

Elle fait diffuser dans les cantonnements, par des enfants censés écouler journaux et cigarettes, des tracts, des brochures, ainsi que Le Communiste, une feuille qu’elle rédige sur place, cachée par une militante de 67 ans, Mme Leifmann. C’est là, rue Pouchkinskaïa, dans la nuit du 1er au 2 mars 1919, que tout se noue, selon le récit qu’en fera Radkov, un militant bolchevique serbe présent sur place mais qui pourra s’échapper – au point d’être un temps soupçonné par ses camarades de parti – et survivre à la vengeance contre-révolutionnaire. Radkov précise qu’en plus de Jeanne Labourbe et Mme Leifmann, étaient présents les trois filles de celle-ci et le tailleur Lazare Schwetz :

« Nous jouions aux cartes et aux dames, lorsque, tout à coup, on frappa à la porte et, sans attendre, on l’ouvrait toute grande d’un coup vigoureux. Dix hommes entrèrent en trombe et dirigèrent leurs revolvers sur nous, en criant : “Haut les mains !” Ces hommes étaient cinq officiers volontaires (deux généraux, deux colonels et un subalterne), quatre officiers français (trois officiers d’infanterie et un officier de marine) et un civil. »

L’appartement est mis à sac, ses occupants transférés à la Sûreté militaire, torturés puis traînés jusqu’au cimetière juif pour y être abattus à coups de revolver. Selon le récit canonique bolchevique alors mis en place et que reprendra consciencieusement André Marty, toute la population d’Odessa visite la morgue pendant les jours qui suivent. Les cadavres des assassinés présentent un spectacle horrible : tous, sans excepter la vieille Leifmann, ont le visage défiguré, le corps couvert de bleus et de plaies causées par les baïonnettes : « Jeanne Labourbe ne put être reconnue que par ses cheveux courts et ondulés et le vieux paletot qu’elle portait toujours. Il est certain qu’au moment où Radkov s’enfuit, les victimes essayèrent aussi de se défendre et de s’échapper ; blessées, elles furent certainement achevées avec rage. »

Le 5 avril 1919, les révolutionnaires reprennent la ville d’Odessa aux Blancs et des funérailles grandioses sont organisées en l’honneur de Jeanne Labourbe et de ses camarades assassinés. Dans La Pravda du 25 mars 1919, Niourine, le camarade russe du Groupe communiste français de Moscou, écrit : « Le prolétariat français immortalisera ce nom honoré de la première femme communiste française qui sut lutter pour la révolution. »

À noter un fait amusant : 
à l'annonce de sa mort on l'a prise pour une certaine Jeanne Laborde, une universitaire...
pour preuve cet article en une de l'Humanité du 11 août 1919 ci-dessous.
La dénonciation de son assassina aurait-elle été aussi unanime sans ce malentendu ?

 

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