14/06/2016 – L’Humanité – Frappé au Medef et mis en garde à vue

LUTTE-ArticleHuma160614Cet article de l’Humanité ne sera jamais imprimé puisque le journal n’est pas paru hier pour cause de grève.

GÉRALD ROSSI / Source l’Humanité

Loïc Canitrot, intermittent du spectacle victime de violences, a été traité en délinquant et s’est retrouvé privé de liberté pendant 48 heures.

Quand, mardi 7 juin à la mi-journée, Loïc Canitrot pose le pied sur le sol brillant du siège du Medef, avenue Bosquet, dans le quartier chic des ministères, il ne se doute pas que, pendant près de 48 heures, il ne verra plus le soleil. Ou au moins le gris du ciel parisien. Intermittent du spectacle, comme il se définit lui-même, il est des nombreuses luttes « pour défendre (leur) statut, particulièrement (leur) régime d’assurance chômage ». Avec ses amis, ses camarades, comme il préfère dire, aussi bien de la CGT que de la Coordination des intermittents et des précaires, il siffle aussi « l’insupportable loi travail ». Loïc Canitrot est encore un des initiateurs des Nuits debout. « C’est un grand gaillard pacifique, qui cherche toujours à apaiser une situation tendue », dit de lui Denis Gravouil, le secrétaire de la CGT spectacle.

Mardi dernier, histoire d’accentuer la pression pour l’application de l’accord signé le 28 mai dernier entre les syndicats et les organisations patronales du spectacle vivant, Loïc et plusieurs dizaines de militants poussent donc la porte du siège patronal. « Sans violence, explique-t-il, comme chaque fois que nous investissons un tel lieu. » Au fronton de l’austère bâtiment, très vite est déployé un calicot qui proclame : « Le déficit de l’Unedic masque les profits du patronat ». Au rez-dechaussée, « un monsieur très énervé se dirige vers nous, l’insulte à la bouche, raconte Loïc. Ce personnage répète « connards, connards, connards »… Alors, j’invite une des militantes à filmer avec son portable des propos si intéressants. » Très vite, l’homme arrache le téléphone des mains de la jeune femme. Dans le même temps, un militant se glisse derrière lui et lui ôte ses lunettes. Dans la confusion, Loïc temporise, le téléphone est rendu, la paire de lunettes itou. Point final ? Pas vraiment.

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LOÏC CANITROT, ICI AU MICRO, A ÉTÉ LIBÉRÉ LE JEUDI 9 JUIN DANS L’ATTENTE DE SON PROCÈS LE 5 AOÛT PROCHAIN. PHOTO JOLIE MÔME

« Je suis menotté à un banc comme un voyou »

Quelques minutes plus tard, à l’étage, le même individu s’en prend à d’autres militants, avant de donner un violent coup dans le basventre de Loïc qui s’effondre, K.-O. « C’est alors que nous découvrons que ce personnage, qui est allé se réfugier dans son bureau, n’est autre que le responsable de la sécurité du site », notent des personnes présentes. Loïc reprend ses esprits. Réfugié dans un coin, il appelle les pompiers qui lui passent le Samu, d’où un médecin lui conseille de se rendre dès que possible aux urgences pour une échographie.

À la police qui est arrivée, il demande « à porter plainte ». Un gardien de la paix lui dit d’attendre, et que tout va bien se passer. Arrivent deux policiers en civil qui l’interpellent ainsi : « C’est vous la victime suspect ? Suivez-nous ». Interloqué, Loïc répond : « Je suis la victime, je veux porter plainte. » Mais, pour le moment, expliquent les policiers, Loïc va « (les) suivre », ils vont lui « passer les menottes ».

Destination, le commissariat du 7e arrondissement. « Je suis d’abord menotté à un banc, comme un voyou. Puis on m’indique que je suis placé en garde à vue », raconte l’intermittent du spectacle. Sonné par cette décision, il se retrouve dans une cellule collective. Sans lacets ni bretelles. Photos anthropométriques, prise d’empreintes, d’ADN. Régime habituel des délinquants. « Tout est fait pour mettre la personne en situation dégradante, dépendante du bon vouloir d’un policier pour savoir l’heure, avoir un verre d’eau, aller aux toilettes… » Enfin, il est conduit à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu où un médecin lui assure que le mauvais coup

ne devrait pas avoir de conséquences. Retour en cellule. Mais, dans le commissariat du 15e. « Par une indiscrétion, je comprends que ce changement est dû à une manifestation de soutien devant celui du 7e », explique Loïc. Réconfort. Puis nuit dans les odeurs insupportables des toilettes bouchées.

Enfin l’aube. Extirpé de sa cellule individuelle, le militant est reconduit au poste du 7e. On lui annonce « qu’à un moment ou à un autre », il sera confronté « au plaignant » (sic). Nouvelle entrevue policière dans un bureau pour lui annoncer « le prolongement de la garde à vue ». Accablement total. Heureusement, Loïc peut alors rencontrer son avocate pendant une demi-heure. Suit une confrontation avec le responsable de la sécurité du Medef, qui affirme toujours avoir été frappé et dit « maintenir sa déposition ». Avec le recul, Loïc « espère que les enregistrements vidéo montreront que je n’ai rien fait ».

« Pas question de se laisser intimider, de laisser déformer un acte politique en pseudo-fait divers, l’action continue. »

Nouvelle accélération. Transfert au dépôt du palais de justice. Les murs du cachot sont tapissés d’excréments. L’eau est coupée au lavabo. Le bouton d’appel ne fonctionne pas. La couverture posée sur la banquette est repoussante. Après une nouvelle nuit quasiment sans sommeil, entre les chocs contre les portes et les hurlements, arrivent les gendarmes qui vont procéder à la dispersion des prévenus. Nouvelles fouilles. Nouvelles humiliations.

« Et puis je suis reçu par un procureur qui me remet une citation à comparaître le 5 août devant un juge, et qui me sermonne : « Je comprends très bien qu’on manifeste, mais il n’est pas nécessaire d’être violent » », raconte Loïc. Qui réplique : « Mais je ne l’ai pas été, je voudrais que vous l’entendiez. » « Oui, oui, coupe court le procureur, on verra ça le jour du procès. » Fin de l’échange. Dehors, le soleil. Des centaines de proches et d’amis l’accueillent. « Pas question de se laisser intimider, de laisser déformer un acte politique en pseudo-fait divers, l’action continue », disent-ils. Hier soir, à la bourse du travail de Paris, s’est tenue une nouvelle assemblée des intermittents du spectacle. Dans la perspective de nouvelles actions.

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