Rafle et expulsion de la famille Hasani-Ajeti – août 2011

Article initialement publié par Flô sur Sistoeurs.net

Nuit et Brouillard

19h30 – je me réveille avec un sentiment étrange. Les dents et les poings encore serrés, un goût d’impuissance et d’injustice dans la bouche.

Images floues, hall d’aéroport, « Belgrade, 9h40 », course, visages crispés, tic-tac-tic-tac, « enregistrement clos », passagers, passeports, police, regards noirs, impuissants, téléphone, annonce, regards méprisants, tic-tac-tic-tac, « embarquement clos », frustration, colère, désarroi, tic-tac-tic… « décollé ».

Tout cela n’était-il qu’un cauchemar ?

Sur mon téléphone un SMS : « le juge de Rouen a demandé leur libération… Trop tard… » Non, ce n’était pas un cauchemar.

Hasani-Ajeti-CecileArfi-2011

Photo Cécile Arfi / dupainetdesroses.org

3 semaines plus tôt…

12 août 2011 – Saint-Amant-Roche-Savine, dans le Puy de Dôme – Fin du stage de la Compagnie Jolie Môme

Alors que nous répétons pour le spectacle du lendemain, François Chassaigne, le maire du village vient demander à la Compagnie s’il lui est possible d’accueillir une famille Rom de 10 personnes. La Compagnie accepte évidemment. La famille sera logée, dans un premier temps, en camping et viendra prendre ses repas avec nous.

Ils arrivent le lendemain. 4 adultes et 6 enfants entre 2 et 11ans. Malgré les timidités réciproques, et les problèmes de langue ( seuls deux des enfants parlent français ), on se rencontre, on échange, parfois juste un regard, un sourire, certains arrivent à discuter en italien.

Et puis il y a cette rencontre musicale autour de Ederlezi, chanson romani que nous avons travaillée pendant le stage. Tous la connaissent et quelques-uns, des enfants, la grand-mère, viendront la chanter avec nous pendant le spectacle, moment très émouvant pour eux comme pour nous…

On apprend leur histoire. Les « grands-parents » Madame Hasani et Monsieur Ajeti sont Roms du Kosovo, deux de leurs enfants sont avec eux, Arben qui a 11 ans et Kadri.

Ersabeth Kovatch est la compagne de Kadri, ils ont 5 enfants. Ersabeth est Serbe. Il y a dix ans, ils ont fui le Kosovo, la guerre et ses conséquences pour les Roms qui sont chassés du pays ou parqués dans des camps. Ils se rendent d’abord en Serbie. Mais là-bas, une Serbe qui fonde une famille avec un Rom, c’est mal vu et ils sont persécutés. Ersabeth et son beau-père se font attaquer dans la rue. Il est hospitalisé, elle ne sort plus de chez elle.

Avec les Jolie Môme à Saint-Amant

Photo Jolie Môme

10 ans d’exil, de persécutions, d’errance. Oui parce que, quand on a nulle part où aller, ce n’est pas du nomadisme, c’est de l’errance.

Ils sont finalement arrivés en France en février 2011, à Clermont-Ferrand où une partie des enfants est scolarisée. Leur première demande d’asile est refusée. Le 10 août, on vient les chercher dans leur lit pour les embarquer au centre de rétention de Lille. Le Tribunal Administratif annule l’arrestation, il est pour lui intolérable de mettre des familles avec enfants en rétention. La famille est déposée à la gare de Lille sans argent ni billet de train. Quand ils parviennent à rejoindre Clermont-Ferrand c’est pour s’entendre dire que les associations d’hébergement d’urgence n’ont plus le droit de les loger sur ordre, totalement illégal, du Préfet.

RESF prend la famille en charge et contacte les élus communistes qui ne sont pas en vacances. C’est comme ça qu’ils débarquent à Saint-Amant-Roche-Savine, le samedi 12 août. Le plus compliqué, nous explique l’ancienne institutrice d’Arben, c’est de trouver des solutions pour la nourriture. À Saint-Amant, ils prennent les repas avec nous, mais la compagnie part pour Aurillac le mercredi… Ils espèrent trouver des élus qui accueillent la famille en camping pas trop loin de Clermont pour qu’ils aient accès à la soupe populaire.

Voilà où ils en sont quand je rentre sur Paris le 14 août. Je n’ai plus de nouvelles jusqu’au 1er septembre…

Nouvelle rafle

J’apprends par mail que la famille a de nouveau été raflée à l’aube et qu’ils ont tous été embarqués au centre de rétention de Rouen, niant totalement la première décision de justice. Leur demande d’asile a encore été rejetée et ils sont expulsables dans les heures qui suivent.

Ce que j’apprends aussi c’est que depuis le 14 août, c’est tout le village de Saint-Amant qui s’est mobilisé pour cette famille. La commune leur a mis à disposition deux logements, les habitants et la famille ont créé des liens d’amitié, de solidarité, ils ont organisé et participé, tous ensemble, à la Patromale, la grosse fête annuelle, les adultes sont accompagnés dans la recherche d’emplois, les enfants se sont fait des copains et sont tous inscrits à l’école du village pour la rentrée de septembre.

Un beau témoignage avec des photos :

PDF - 1.6 Mo
Dossier de presse Hasani-Ajeti

Les Savinois sont écoeurés, ils bloquent la départementale et vont manifester leur colère devant la préfecture de Clermont qui reste sourde évidemment. ( tract des Savinois : http://cie-joliemome.org/IMG/pdf/communique_famille_ASANI_samedi_3_sept_2011_b.pdf )

Quelques membres de la Compagnie Jolie Môme, marraine de la famille, parviennent à leur rendre visite au centre de rétention. Un rassemblement est organisé le samedi et un autre le lundi, devant le Tribunal Administratif de Rouen où doit avoir lieu le procès, à 10h.

Au CRA de Rouen avec les Jolie Môme

Photo Jolie Môme

Compte à rebours

Ce dimanche-là, j’entame ma deuxième semaine de travail de nuit. J’ai hésité un peu, aller à Rouen pour un rassemblement après une nuit, c’est pas évident, mais bon, y’a des moments où dormir, c’est pas la priorité… Je dois donc retrouver une amie en sortant du boulot, à la gare Saint-Lazare, pour prendre le train de 8h53.

7h00, station de métro Mairie d’Issy. Je lui envoie un SMS pour savoir si tout se passe comme prévu. Et là, le choc. Elle m’annonce que la famille a été emmenée tôt le matin à Paris pour être expulsée directement sans passer par la case Tribunal. Elle me dit qu’on en saura plus, plus tard. Avec un sentiment d’injustice mêlé de dépit, je m’apprête donc à rejoindre mon lit… Quelques minutes plus tard, un autre SMS : « on va à l’aéroport, ils se font expulser ce matin. »

La course commence. On se retrouve à quatre pour rejoindre Roissy Charles DeGaule. Terminal 2F, non D, non E. On court dans les allées, on se trompe, on rebrousse chemin, on prend l’ascenseur, on court encore. On cherche des yeux un rassemblement. Mais ils ne sont que deux, dont Michel le directeur de la Compagnie Jolie Môme. Comme nous, ils viennent d’arriver sur place.

En deux phrases, on apprend que la famille doit prendre le vol de 9h40 pour Belgrade mais que les enfants seraient déjà partis dans un autre avion… Nous sommes assommés. Il est 8h55. L’enregistrement se termine dans 10 minutes. On nous briefe : pour empêcher l’avion de partir, il faut arriver à convaincre des passagers d’accepter soit de parler au pilote, seul le commandant de bord peut prendre la décision de ne pas emmener la famille, soit de s’opposer au décollage en se levant ou en n’attachant pas sa ceinture, dans ce cas ils se feront arrêter par la police et risqueront une grosse amende. Ok, on y va. Mais où ? Comment ça marche un aéroport ? Où est-ce que les passagers pour Belgrade doivent enregistrer ? Comment les dénicher au milieu des autres ? L’enregistrement se termine, on a trouvé personne…

L’embarquement se clôt à 9h35. On perd 10 minutes à comprendre que tous les passagers passent par la police aux frontières, un peu plus loin dans le hall. On y court tous les 6, mais on ne peut pas traverser, même avec un passeport, il faut une carte d’embarquement… On pourrait acheter un billet. On se renseigne, la dame nous dit que c’est limite trop tard. On hésite… trop. Si les enfants sont vraiment partis tous seuls, c’est quoi le mieux ? Quelle bande de pourris !

On cherche un moyen de contacter le pilote. Quelqu’un transmet à Michel des numéros de syndicats. J’en appelle un. J’explique la situation, ne sachant pas vraiment où je tombe. Le monsieur me répond qu’il est au courant et que, depuis 7h15, il essaie de joindre la section mais qu’un lundi matin, il n’y a personne…

La fatigue commence à prendre le dessus. Le brouillard envahit mon esprit. Je vois les autres se débattre, s’évertuer à faire des annonces, à parler à des passagers, à essayer de les convaincre d’aller trouver ceux du vol pour Belgrade pour, à leur tour, leur expliquer comment empêcher l’avion de décoller. Tout cela est-il bien réel ? Sommes-nous bien en France ? C’est ça la France ?! J’erre, je n’y crois plus, il y a tellement de gens contre nous, contre eux…

L’embarquement est terminé. On prend un café en observant les écrans d’information des départs. On espère encore que l’avion ne parte pas. Un coup de fil nous donne des nouvelles de Rouen : le procès aura quand même lieu ; la famille a bien été séparée, les femmes et les enfants sont parties en jet de l’aéroport de Boos, seuls le père et le grand-père sont dans celui de Roissy ; quand ils arriveront à Belgrade, ils seront « confiés » à la police Serbe…

L’avion décolle à 9h55. 5 minutes avant le procès qui les auraient remis en liberté.

À Saint-Amant, Rouen, Roissy et Saint-Denis, tout le monde est écoeuré.

Ils doivent revenir !

Ils sont partis, on n’a rien pu faire. Je vais finalement me coucher…

Pas comme si de rien n’était

Les salauds ont gagné. Encore…

Quand je repars au boulot ce soir-là, j’ai une furieuse envie de dézinguer une préfecture.

On ne peut pas accumuler ce sentiment d’injustice à l’infini, à un moment il faudra que ça sorte…

Et encore, moi dans la vie j’ai plutôt du bol et je suis néophyte dans la lutte. Quand je pense aux militants de RESF qui sont confrontés à ça tous les jours, à tous les vieux militants qui se sont faits entuber plus d’une fois par les patrons, par le système, aux sans-papiers, aux précaires, à tous ceux qui subissent des humiliations quotidiennes… je me dis que si moi j’ai envie de défoncer une préfecture, le jour où ça pètera, ça va être violent… Logo flo

Illustration : dessin de Yannick Lefrançois.

P.-S.

Billet d’André Chassaigne (député du Puy de Dôme, ancien maire de Saint-Amant) sur son blog : http://andrechassaigne.over-blog.com/article-des-jours-sombres-83456358.html

Communiqué de la Compagnie Jolie Môme sur le site de RESF : http://www.educationsansfrontieres.org/article38128.html

Articles l’Humanité 2 septembre : http://www.laissezpasser.info/post/Saint-Amant-Roche-Savine-se-mobilise 5 septembre : http://www.laissezpasser.info/post/charter

La pétition qui a été mise en place avant leur expulsion : http://www.educationsansfrontieres.org/article37819.html

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